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Nouvel horizon

Olga Peretyatko évoque son premier récital à la Monnaie

Thomas Van Deursen
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4 min.

Quand un rossignol belcantiste déploie ses ailes… Après la naissance de sa fille, Olga Peretyatko s’est sentie prête à aborder de nouveaux horizons musicaux. À l’occasion de son premier récital à la Monnaie, elle présente un programme consacré aux mélodies de Rachmaninov, Tchaïkovski et Dvořák, ainsi qu’à celles de deux compositeurs ukrainiens.

« Slavic Songs » est un récital dont le titre se passe d’explication, mais qui est lourd de sens dans le contexte actuel...
En présentant Rachmaninov, Tchaïkovski et Rimski-Korsakov aux côtés d’œuvres de Dvořák, de Chopin et de compositeurs ukrainiens tels que Mikhail Zherbin et Georgiy Mayboroda, nous accomplissons, au travers de la musique, ce que la politique est incapable de faire ces temps-ci : réunir les gens. J’aimerais que mon amour pour ces chansons puisse les faire se rassembler. C’est un message qui s’adresse au monde entier.

Vous êtes la fille d’un père ukrainien et d’une mère russe : la tragédie ukrainienne actuelle doit vous toucher personnellement…
C’est le cas pour des millions de personnes. Ce conflit est le résultat d’un développement long et complexe qui n’a pas commencé l’année dernière. Et voilà où cela nous a menés : à vivre dans des univers parallèles – sur un chemin qui ne porte nulle part. Dans ces moments, une seule chose importe, c’est de rester humain. Nous devons absolument essayer d’établir le dialogue, et c’est précisément cela qui manque.

La musique et l’art peuvent-ils mener au dialogue ?
Oui. La clé, c’est d’écouter l’autre, malgré nos différences culturelles et sociales. Je voulais montrer que la musique est un langage universel. Alors, par pitié, qu’on ne s’en prenne pas aux compositeurs et aux musiciens. Après tout, a-t-on censuré les artistes américains après la guerre du Vietnam et la guerre en Irak ? A-t-on interdit Gershwin ? Non. Donc, essayons de rester honnêtes et fidèles envers tout le monde.

C’est un thème que j’ai voulu explorer dans mon dernier album, Songs for Maya, un recueil de berceuses du monde entier dédié à ma fille. Je voulais montrer que toutes les mères du monde chantent les mêmes mots, que ce soit en russe, ukrainien, azéri, arménien, hébreux ou en arabe… Tout ce qu’elles désirent pour leurs enfants c’est la paix, le bonheur et la santé. Nous prions toutes au quotidien pour que ce conflit prenne fin au plus vite.

La musique slave aborde des thèmes et des émotions universels – mais pensez-vous qu’il y ait une sensibilité plus particulière chez Dvořák, Tchaïkovski et Rachmaninov ?
Bonne question. Je pense que c’est la mélodie qui les distingue. Ces mélodies slaves, souvent un peu plus longues et très nostalgiques, sont tout à fait uniques. Je n’ai jamais ressenti quelque chose de similaire en chantant du Rossini, du Bellini ou du Donizetti, et ce sont pourtant des compositeurs que je connais bien. Les mélodies slaves sont simplement différentes. En général très tristes [rires] et en clés mineures, mais cette fois-ci j’ai essayé de rassembler différents types de sonorités et de tempi, et de les choisir assez contrastés pour rendre le tout varié et intéressant.

Mon grand amour musical c’est Rachmaninov, dont nous célébrons le 150e anniversaire cette année, c’est pour ça qu’il est très présent dans ce récital. Ses mélodies, tout comme celles de Richard Strauss, sont très agréables pour la voix. Ce n’est pas comme celles de Tchaïkovski, par exemple, qui sont beaucoup plus difficiles à chanter. Je pense que c’est parce qu’il conçoit ses compositions chantées de la même manière que ses partitions orchestrales. Ses morceaux requièrent une voix plus forte, qui porte davantage.

Pensez-vous que votre voix est maintenant prête pour aborder ce répertoire ?
J’ai chanté beaucoup de morceaux destinés à une voix de soprano colorature, qui rappellent celle du Rossignol ! Sans oublier le bel canto évidemment. Maintenant, je suis prête pour ce répertoire. C’est la « nouvelle moi » en quelque sorte, depuis la naissance de ma fille. Ma voix est plus puissante et ronde maintenant, une soprano lyrique à part entière. Ce qui m’a offert de nouvelles perspectives et a ouvert la voie à de nouveaux rôles.
Par exemple, je vais incarner ma première Leonora dans Il trovatore et j’ai aussi exploré toutes ces reines qui viennent de se produire à la Monnaie [dans Bastarda] : Maria Stuarda, Anna Bolena… L’année prochaine, je vais chanter Norma pour la première fois de ma carrière. C’est l’échelon supérieur du bel canto ! Maintenant, j’arrive également à chanter Tchaïkovski. Dieu merci, grâce aux exercices de respiration et au yoga, je n’ai rien perdu de mes capacités et je peux même chanter plus. J’en suis très heureuse.

Si, parmi les airs de ce récital, vous deviez choisir celui que vous chanteriez toute votre vie, quel serait-il ?
Ça serait un air de de Rachmaninov : « Ne poi, krasavitsa, pri mne. » [« Oh, ne chante plus, ma belle, devant moi. »] Peut-être la plus belle histoire d’amour, un air qui me va droit au cœur. Bien qu’écrite des années avant que Rachmaninov fuie la Russie et s’exile aux États-Unis, cette mélodie évoque déjà ce sentiment de nostalgie et ce mal du pays qui transpirent dans nombre de ses compositions ultérieures. Il connaissait le sentiment contradictoire de penser dans sa langue maternelle et de ne pas pouvoir retourner dans son pays justement à cause de ces pensées, de cette langue, à cause des valeurs qui vous animent. C’est quelque chose qui me parle énormément.


Pouvez-vous nous en dire davantage sur les deux compositeurs ukrainiens qui figurent au programme, Mikhail Zherbin et Georgiy Mayboroda. Ont-ils été une découverte pour vous ?
Non, avant que je ne parte à Berlin pour étudier le chant lyrique, j’étais cheffe de chœur. Nous interprétions beaucoup de chansons ukrainiennes, surtout des chants traditionnels. Elles sont très belles, et ce que fait Zherbin par exemple, c’est tout simplement incroyable. J’avais envie de les ajouter à mon programme slave, elles y ont vraiment leur place.

Ce sera votre premier récital à la Monnaie. Êtes-vous heureuse de revenir sur notre scène ?
En fait, quand je me suis produite pour la Monnaie en 2015, c’était dans L’elisir d’amore au Cirque Royal. Je n’ai jamais chanté sur la scène du Théâtre. Ce sera donc une première et un immense honneur. J’aime ce pays, et j’ai d’ailleurs beaucoup d’amis en Belgique qui vont venir me voir.
Ça va être un événement magique !