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Une organisation titanesque

L’Orchestre de la Monnaie au Concours Reine Elisabeth

Thomas Van Deursen
Temps de lecture
7 min.

Comptant parmi les compétitions musicales les plus prestigieuses au monde, le Concours Reine Elisabeth représente aussi un énorme défi logistique. À l’occasion de cette édition 2023, consacrée au chant, nous avons enquêté sur les détails pratiques de la participation de l’Orchestre symphonique de la Monnaie…

Du 21 mai au 3 juin 2023, des chanteurs et des chanteuses venu·es du monde entier participent à Bruxelles au Concours Reine Elisabeth. En décembre de l’année dernière, les organisateurs de la compétition enregistraient un nombre record de 412 candidatures. Après un long processus de sélection sur la base de vidéos diffusées confidentiellement, les noms des 68 candidat·e·s retenu·e·s pour passer la première épreuve étaient dévoilés (en raison de plusieurs désistements, ce sont finalement 55 jeunes artistes qui se sont présenté·e·s devant le jury).

Si la première épreuve et la demi-finale font l’objet d’un accompagnement au piano, la grande finale prévue du 1er au 3 juin a lieu en présence de l’Orchestre symphonique de la Monnaie, sous la baguette de son directeur musical Alain Altinoglu. Cette participation nécessite un immense travail de planification et d’organisation : les jeux n’étant pas faits d’avance, il faut en effet avoir à disposition les partitions de l’ensemble des pièces que chaque candidat·e envisage de chanter en vue d’une potentielle participation à la finale. En première ligne, nos collègues de la bibliothèque musicale sont impliqué·e·s dans le projet depuis l’automne 2022 et les premiers échanges avec les responsables du Concours. Après les pré-sélections, les candidat·e·s retenu·e·s ont dû soumettre leurs programmes pour les différentes épreuves, dont la finale. Cela représente pour celle-ci près de 200 titres à préparer. La moitié des œuvres étaient déjà disponibles dans notre bibliothèque musicale, mais il a fallu commander les autres partitions, qui arrivent en ce moment par cartons entiers à la Monnaie. Pour des raisons de respect des droits d’auteur, il convient parfois de contacter les éditeurs afin d’obtenir l’autorisation de scanner certaines partitions puis de les interpréter. Ces dernières sont ainsi louées par le Concours, avec le soutien logistique de la Monnaie.

Commence ensuite le travail de catalogage et de contrôle des feuillets pour s’assurer qu’aucune note de musique susceptible d’être jouée lors de la finale ne manque à l’appel. Les premières et dernières pages des réductions piano-chant des candidat·e·s sont également consultées pour déterminer avec précision où ils et elles commencent et arrêtent de chanter. Il faut également vérifier pour chaque air que les candidat·e·s et l’orchestre travaillent bien sur la même version. L’un des principaux enjeux réside dans l’instrumentation des morceaux : il est en effet indispensable de connaître le nombre de musicien·ne·s concerné·e·s et les instruments requis pour chaque concert, qui conduit parfois à refuser certaines pièces dont les nomenclatures apparaissent trop complexes – cela survient cependant assez rarement.

Il faut ainsi repérer s’il y a des instruments inhabituels pour un orchestre symphonique, comme un clavecin, un orgue positif, un luth, une flûte à bec, un saxophone, une guitare, une mandoline… On pourra alors être amené à louer ces instruments et à se mettre en quête de musicien·e·s les maîtrisant. Au moment des entretiens préparatoires à l’écriture de cet article, il était question d’un potentiel renforcement de plusieurs postes (flûtes, clarinettes, bassons, trompettes, harpe) et de recruter un guitariste et deux saxophonistes… Pour éviter de se retrouver à chercher des musicien·e·s en dernière minute, des contacts sont établis à l’avance pour constituer une réserve de personnes disponibles jusqu’à la fin du concours.

Ce travail (décuplé en fonction du nombre de musicien·ne·s concerné·e·s, chacun·e devant obtenir son propre exemplaire de la partition) est effectué numériquement par une équipe de trois personnes à temps plein et une personne à mi-temps. Le lundi 22 mai, à l’issue de la première épreuve, la liste des 24 chanteurs et chanteuses sélectionné·e·s pour la demi-finale est communiquées, ce qui permet aux équipes de finaliser les programmes pendant trois jours supplémentaires. Cela représente une centaine d’airs qui sont encore ramenés à une cinquantaine quand le jury annonce enfin les 12 finalistes.

La semaine du 22 mai, le chef d’orchestre étudie les programmes choisis par les 24 candidat·e·s susceptibles de participer à la finale. Le soir du 25 mai, la liste des œuvres à jouer pour la finale est définitivement fixée, et le lendemain matin a lieu la première répétition, au cours de laquelle les musicien·e·s de la Monnaie découvrent l’ensemble des morceaux. Cela laisse une nuit à Alain Altinoglu pour peaufiner une quarantaine de pièces. Théoriquement, l’exercice nécessiterait plusieurs orchestres. Les instrumentistes se retrouvent en effet devant un vrai mélange des genres (musiques baroque, romantique, classique…) et doivent à chaque fois s’adapter pour servir au mieux chaque candidat·e.

Ensuite, les 30 et 31 mai, quatre italiennes permettent à chaque finaliste de répéter avec l’orchestre pendant 45 minutes les airs de son programme. Les contacts avec la bibliothèque musicale sont maintenus tout au long du processus en cas de modification de l’effectif instrumental ou autres révisions de la partition. Il faut également régler, pour chaque soirée, la disposition des instruments sur la scène de la Salle Henry Le Bœuf. En effet, quatre candidat·e·s se produisent le temps d’un même concert, et, selon leurs programmes, la géométrie de l’orchestre peut varier sensiblement. Chaque jour de la finale, une répétition générale a lieu de 15h à 18h.

Pour Alain Altinoglu et l’Orchestre de la Monnaie, cette finale représente un énorme défi musical et physique. Elle exige de pouvoir maîtriser en un temps record des pièces extrêmement différentes, allant de Bach à Wagner en passant par Mozart ou des compositeurs contemporains. La présence dans les programmes de morceaux très connus ou récemment interprétés par nos forces musicales procure un certain soulagement. Mais il règne surtout une atmosphère électrique au sein de l’orchestre, l’anticipation et l’adrénaline propres aux grandes compétitions internationales et à la retransmission en direct des concerts. Il ne faut pas oublier que le travail considérable précédemment décrit est effectué alors que la saison en cours de la Monnaie n’est pas encore terminée et que les préparatifs de la saison à venir battent déjà leur plein. Cela comprend, entre autres, les dernières représentations de Henry VIII (Saint-Saëns) et les répétitions du Nez (Chostakovitch), mais aussi la préparation de la création mondiale en septembre de Cassandra, le premier opéra de Bernard Foccroulle, sans compter la Seconde symphonie de Mahler et les deux premiers volets du Ring des Nibelungen de Wagner… Si à la fin du marathon du Concours Reine Elisabeth, seul·e·s les finalistes repartent avec des prix, toutes les équipes participant à l’organisation et à la réalisation de cet événement exceptionnel mériteraient bien une médaille…