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Qui est Ali ?

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Qui est Ali, le jeune garçon qui donne son nom à l’opéra ? Avec beaucoup d’amour et de fierté, sa mère adoptive, Ciska, nous raconte son histoire.

Ali est le fils cadet de Sareedo et Abdi. Il est né à Qoryoley (Somalie), il a dix frères et sœurs et de nombreux amis. Et c’est mon fils adoptif.

Ali est un héros plein de joie de vivre et le garçon le plus courageux et sensible que je connaisse. C'est aussi un idéaliste : il veut absolument que l’on raconte son histoire, en hommage à tous ceux qui ne sont plus là pour partager la leur. Pour que les gens sachent qu’il existe encore des enfants comme lui, des jeunes qui, en ce moment même, parcourent la même route, affrontent les mêmes dangers. Ils marchent pendant des jours dans le désert et, une fois sous la coupe des passeurs, se retrouvent piégés dans l’enfer libyen, attendant de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune.

Ali a douze ans à peine lorsque son père est embrigadé par le groupe Al Shabaab puis tué parce qu’il n’en cautionne ni les actes ni l’idéologie. Quand on vient lui annoncer la mort de son mari et que désormais c’est à son fils aîné de les rejoindre, la mère d’Ali implore un sursis. Le lendemain, elle réveille son fils à l’aube et l’aide à prendre la fuite.

Ainsi commence le voyage d’Ali, thème de l’opéra. Un périple qui lui fait d’abord traverser le Kenya, l’Ouganda, le Soudan du Sud et l’Éthiopie, puis franchir la frontière du Soudan. Ali et les quatre amis qui l’accompagnent vont ensuite marcher dans le désert pendant trois nuits, dormant le jour. Trois jours sans eau ni nourriture. Trois jours à tenter de survivre, avant de traverser le désert en jeep.

Arrivés à Al-Koufrah, en Libye, Ali et ses amis sont enfermés dans une sorte de hangar en compagnie d’autres réfugiés. Chaque jour, ils sont battus, torturés par Walid, le chef d’une bande de passeurs. Contraints de se droguer, ils ne reçoivent pour survivre qu’un morceau de pain et un verre d’eau par jour. On leur fait comprendre que leur famille doit payer pour que cessent les tortures. Mais sa mère aura beau débourser l’argent, Ali sera maltraité jusqu’au dernier jour.

Ses amis, qui ont payé plus tôt, quittent Al-Koufrah avant lui. Ali ignore s’il les reverra un jour. Avec une cinquantaine d’autres personnes, il est transféré en pick-up vers Beni Oualid, via Sabha. Là, il retrouve ses compagnons, mais l’une des jeunes filles s’est enfuie pendant la traversée du désert pour échapper au viol et aux abus.

À Beni Oualid, Ali se retrouve dans un hangar semblable à celui d’Al-Koufrah. Quelques jours plus tard, le groupe est emmené, via Tripoli, vers un village voisin de la côte. Des policiers les arrêtent en chemin, mais Ali parvient à leur échapper. Les filles et les garçons sont séparés, dispersant les amis une fois de plus. Ali est groupé avec les filles. De toutes les personnes qu'il connaissait, il ne lui reste plus qu'Amina. Les deux adolescents passent la nuit dans un abri proche du littoral, d’où on entend le clapotis des vagues. Se faufilant hors de la cabane avec une centaine d’autres personnes, ils franchissent un paysage marécageux avant d’atteindre la plage.

Sur le rivage, une longue file ininterrompue se forme pour gagner un petit bateau qui mouille au large. Ali se retrouve avec de l’eau jusqu’au-dessus de la taille et, comme la plupart de ses compagnons d’infortune, il ne sait pas nager. La frêle embarcation est surchargée, avec trop de passagers entassés à bord. Les passeurs les transfèrent ensuite sur un navire plus grand et les laissent tranquilles. Deux Égyptiens prennent la barre, tandis que les autres passagers écopent. La nuit est tombée, et il fait un froid mordant. Après une semaine en mer, ils aperçoivent un hélicoptère, suivi du navire Aquarius de SOS Méditerranée venu les secourir. Ils restent à bord quelques jours encore avant d’accoster à La Valette, sur l’île de Malte.

Les images du sauvetage en mer d'Ali

Ali est soigné et est dirigé vers un centre d’accueil. Dans un restaurant somalien tout proche qu’il a pris l’habitude de fréquenter, il fait la rencontre d’une personne qui l’emmène en avion à Bruxelles, où il débarquera finalement le premier janvier 2019. Il a alors quatorze ans.

En février 2019, j’organise, dans le cadre de mon travail, des ateliers de danse et de théâtre dans un centre d’observation et d’orientation pour mineurs non accompagnés. Ali participe à un spectacle impliquant une dizaine d’autres garçons. Face au public, ces jeunes expriment leurs émotions, avouent à quel point leur mère leur manque, récitent des poèmes et révèlent leur talent pour la danse. Un petit groupe de cinq garçons part en tournée à travers la Belgique avec le spectacle. Bien qu’ils soient hébergés dans différents centres à travers le pays, ils continuent à se réunir pour répéter. Toujours intenses, ces moments de rencontre constituent pour eux un véritable point de repère en Belgique.

Une année passe. J’invite Ali et un ami à participer à un stage de théâtre dans les environs. Les deux garçons passent la nuit chez moi, tout heureux d’être de nouveau à Bruxelles. Ali ne se sent pas bien dans le centre où il est hébergé, au fin fond des Ardennes, et apprécie le calme de mon appartement. Les deux amis sont censés revenir pendant les vacances de Pâques, mais la crise du coronavirus en décide autrement. Le centre où loge Ali est à la recherche d’endroits pour accueillir provisoirement les jeunes. Le garçon me demande alors s’il peut venir loger chez moi quelques semaines. La crise sanitaire s’éternisant, Ali et moi convenons qu’il pourra rester chez moi définitivement, via l’association Pleegzorg.

Ali trouve enfin un endroit où se ressourcer. Il obtient ses papiers en 2020 et parvient, un peu plus tard, à renouer avec sa famille après deux années de séparation. En 2021, Ricard Soler Mallol (co-auteur et metteur en scène d’Ali) est de passage en Belgique, où il collabore à la mise en scène d’un spectacle au KVS. Ricard est un de mes amis et, lors d’un dîner, Ali se met spontanément à lui raconter son histoire. C’est le point de départ d’une belle amitié… et d’un nouvel opéra.

Ali, aujourd’hui âgé de 19 ans, est un véritable héros qui affronte courageusement chaque jour ses souvenirs douloureux. Il fréquente l’école, a un job d’étudiant, de nombreux amis, une famille élargie et des rêves pleins la tête, dont le plus grand est d’enfin retrouver sa famille. Un rêve qui, espérons-le, sera bientôt comblé.

Traduction : Grégory Dejaeger