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Ali

L’opéra du « spectacle européen des frontières »

Ruben Wissing
Temps de lecture
8 min.

Avant de devenir le protagoniste de son propre opéra, Ali était l’un des nombreux figurants anonymes du « spectacle des frontières » qui se joue en notre nom en Europe depuis un quart de siècle, bien qu’à l’abris des regards.

Dans cette production, Ricard Soler Mallol et Ali Abdi Omar attirent douloureusement notre attention sur les aléas existentiels et les obstacles en apparence insurmontables qu’Ali et tant de ses compatriotes et compagnons d’infortune ont dû braver dans leur longue quête de sécurité. La confrontation directe avec l’intimité de leur univers émotionnel fait d’eux des êtres reconnaissables et vulnérables, auxquels les discours médiatique et politique, dans leur souci d’objectivation, n’accordent que peu de place. La tristesse et l’incertitude éprouvées par Ali sont certes liées au fait qu’il laisse derrière lui sa mère, sa famille et son environnement familier, perte inhérente à toute migration ; mais sa douleur et ses craintes sont en grande partie le fait de la politique frontalière et migratoire européenne, une politique qui pourrait tout aussi bien être différente, plus humaine.

« Au lieu de nous tuer, ils nous exposent à la mort »
— Ali (Acte trois, scène quatre)

Le spectacle des frontières est européen avant d’être africain. En effet, le long périple que suppose toute fuite ne s’accompagnerait jamais d’une telle déshumanisation si la politique européenne des visas n’était la cause d’un véritable apartheid mondial de la mobilité. Les personnes nées en Belgique et en possession d’un passeport peuvent voyager sans visa dans environ 84 % des pays (191 sur 227) que compte la planète (voir l’index des passeports). Un passeport somalien, en revanche, permet de voyager sans visa dans seulement 16 % (36) de tous les pays du monde. Les Somaliens doivent donc demander un visa pour les 84 % de pays restants, mais il est rare qu’ils l’obtiennent. Les Syriens, les Afghans ou les Somaliens contraints de fuir en raison de la guerre ou des persécutions ont beau bénéficier d’un droit légal à l’asile, l’accès à l’UE leur est interdit. Ce paradoxe de la politique européenne des frontières fait que le seul moyen pour les personnes en fuite d’accéder à un système d’asile de qualité est d’opérer dans l’irrégularité et la clandestinité, par voie de mer ou en empruntant d’autres itinéraires secrets – alors qu’une fois dans l’Union, elles peuvent généralement prétendre au statut de réfugié ou à une protection subsidiaire.

Parti de Qoryoley, dans le sud de la Somalie, Ali devra errer pendant deux longues années avant de trouver enfin protection et sécurité à Bruxelles. Au cours de son voyage, il sera confronté aux différents aspects et à toutes les conséquences de la politique migratoire externe et interne mise en place par l’Union européenne : la nécropolitique, une politique de normalisation de la mort en vertu de laquelle certains méritent de vivre, tandis que d’autres n’ont qu’à mourir.

« J’aimerais – vivre. Tout le monde aime vivre »
— Ali (Acte quatre, scène trois)

Si Ali fuit la Somalie, c’est pour tenter d’échapper à des décennies de guerre civile, d’instabilité politique, de déliquescence sociale et de violence terroriste, seul le clan pouvant parfois offrir une protection toute relative.

Les réfugiés somaliens en chiffres

Outre les plus de 4 millions de Somaliens déplacés dans leur propre pays, on comptait en 2023 plus de 900 000 Somaliens à l’étranger comme réfugiés ou demandeurs d’asile. Cette année-là, 20 000 d’entre eux ont demandé l’asile dans l’UE, soit une légère augmentation par rapport à 2022. Parmi ces personnes, 63 % se voient effectivement accorder un statut de protection. 700 Somaliens ont demandé l’asile en Belgique en 2023 – sur un total de 35 000 demandes, soit une légère baisse par rapport à 2022, année marquée par le plus grand nombre de demandes depuis 2015. Environ 58 % des demandes d’asile introduites par des Somaliens en Belgique ont reçu une réponse positive, soit un taux de protection global de 43 %
(Source : Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et Commissariat général belge aux réfugiés et aux apatrides (CGRA)).

Ce n’est pas parce qu’il a fui la violence dans son pays qu’Ali est en sécurité pour autant. Contraint de faire appel à un passeur, il se lance, au péril de sa vie, dans une interminable succession d’étapes placées sous la férule d’un réseau criminel. Un périple affolant : soumis à une dépendance complète, il ne reçoit aucune information et ne peut pas poser de questions. Il n’a aucun pouvoir de décision, doit suivre et attendre, faire profil bal et se cacher. Pressé par les cris et les exhortations, il lui faut toujours être sur le qui-vive pour affronter de brusques changements de rythme sur lesquels il n’a aucune prise. Le danger se cache partout et en chacun : violences et mort infligées par les passeurs, arrestations et abus des autorités, solitude dans des environnements étrangers et extrêmes, épuisement, insomnie, faim, soif, douleur, stress, incertitude. Aucune protection, aucune humanité à attendre. Juste une peur dévorante. Même les plus forts finissent par craquer. Le seul moyen de survivre est d’espérer.

« Tu cours dans le noir »
— L’Homme (Acte un, scène six)

Les accords internationaux prévoient trois solutions durables pour la protection des réfugiés : intégration locale dans le pays d’asile, réinstallation dans un pays tiers ou retour durable. Aucune de ces solutions n’est accessible dans les pays africains traversés par Ali.

En Afrique, la grande majorité des réfugiés sont accueillis « dans la région ». Sur les 27 millions de personnes qui ont fui l’Afrique subsaharienne au cours des cinquante dernières années, plus de 25 millions sont restées dans la région en tant que réfugiés. Les pays d’Afrique de l’Est par lesquels Ali a transité ne sont pourtant pas des pays d’asile sûrs où il aurait pu s’établir en toute légalité et bénéficier d’opportunités d’accueil et d’intégration dignes de ce nom. Outre les millions de personnes déplacées dans leur pays, la région abrite certaines des plus grandes populations de réfugiés au monde : l’Éthiopie compte ainsi un million de migrants en fuite, pour 750 000 au Kenya, un million et demi en Ouganda et 300 000 au Soudan du Sud. L’accueil des réfugiés y est toutefois l’un des plus sous-financés au monde : 30 % à peine des budgets nécessaires au HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, sont effectivement mis à disposition par la communauté internationale.

« Je suis ici pour vous aider »
— Walid (Acte deux, scène un)

Certes, l’Union européenne développe avec des pays partenaires africains une politique migratoire qui classe invariablement au rang des priorités affichées l’amélioration de la protection des droits des réfugiés et des migrants ainsi que la lutte contre la traite des êtres humains. La réalité est toutefois bien plus cynique. L’UE ne fait pas grand-chose pour s’assurer que les personnes contraintes de se réfugier dans l’un de ses pays partenaires bénéficient des droits prévus par la Convention relative au statut des réfugiés (Convention de Genève, 1951), et on ne compte dans la région pratiquement aucune perspective d’intégration ou d’avenir. L’argent du développement est réaffecté à la sécurisation des frontières.

L’UE ne prévoit pas d’alternatives légales et sûres pour arracher les personnes en fuite aux mains des organisations criminelles ou pour exprimer sa solidarité avec les pays africains qui accueillent des réfugiés. Sur les 30 000 réinstallations auxquelles ils se sont engagés en 2021-2022, les pays de l’UE n’en ont effectivement mis en œuvre que la moitié environ, dont aucune pour la Corne de l’Afrique, la région d’où est originaire Ali. La Belgique a réinstallé seulement 71 personnes en 2022, et 287 en 2023. Au lieu de cela, les frontières se militarisent, les services d’aide et d’assistance aux migrants sont criminalisés, et les voies de passage deviennent de plus en plus dangereuses et coûteuses. La crainte des autorités ressentie par Ali durant le trajet montre que celles-ci, loin d’être des partenaires pouvant offrir une forme de protection, ne sont en réalité que de simples exécutants de la politique migratoire européenne, laquelle a pour but ultime de ralentir la migration vers l’Europe et explique la pratique en Afrique d’une politique frontalière entretenant la terreur la déshumanisation.

La Libye offre l’exemple notoire d’une politique européenne qui conclut des accords avec des régimes prêts, en échange d’un chèque à neuf zéros, à se salir les mains pour décourager les damnés de la terre, les sans-droits. L’accord conclu initialement entre l’Italie de Berlusconi et la Libye de Kadhafi est désormais facilité par l’UE. Ali a été personnellement confronté à ses conséquences bien connues et largement répandues : détention illimitée dans le désert libyen, sujétion aux pratiques arbitraires d’extorsion et de torture mises en œuvre par les passeurs, les milices et les services de sécurité, qui considèrent les migrants comme de simples marchandises ou objets sexuels.

« Le temps s’étire jusqu’à l’infini »
— Ali (Acte trois, scène quatre)

En misant principalement sur l’endiguement du phénomène migratoire sans assortir celui-ci de conditions humanitaires, l’Europe est devenue extrêmement vulnérable au chantage de la part de régimes moins respectueux des droits humains, avec notamment pour corollaires une augmentation et une normalisation sans précédent des pratiques de refoulement aux frontières extérieures de l’Europe, pourtant interdites. Ali a, lui aussi, connu le mépris de la mort que celles-ci engendrent. En Méditerranée, l’UE sous-traite une partie des opérations de sauvetage et de débarquement des migrants – une obligation qui lui incombe en vertu du droit maritime international – aux garde-côtes libyens, lesquels ont joué un rôle moteur aussi spectaculaire que proactif en matière de dissuasion, avec des conséquences meurtrières, comme en témoigne l’incident avec le bateau de sauvetage Sea Watch en 2017. 30 000 personnes ont ainsi disparu ou trouvé la mort en Méditerranée au cours de la dernière décennie.

© missingmigrants.iom.int

« J’ai peur de disparaître »
— Ali (Acte trois, scène quatre)

Pour de plus en plus de pays européens, la voie que nous empruntons n’est que le début des projets qu’ils nourrissent pour les pays du Sud. En adoptant ce que l’on appelle le « modèle australien », ils ne visent rien de moins qu’à externaliser entièrement leur politique d’asile, à savoir interdire totalement l’accès du territoire aux demandeurs d’asile et financer les pays partenaires pour organiser la procédure d’asile et l’accueil. Le plan pour le Rwanda du gouvernement britannique et l’accord entre l’Italie et l’Albanie en sont les exemples les plus frappants, mais ils ne peuvent être mis en œuvre conformément au droit international sans consentir des investissements et des réformes improbables en matière d’accueil et de procédures dans les pays partenaires, ce qui n’est autre que de la science-fiction politique. Des alternatives humaines sont pourtant possibles : la facilitation de l’hébergement d’un nombre important de réfugiés en Europe directement depuis leurs régions d’origine, un soutien sérieux au développement de meilleures installations d’accueil des réfugiés sur place et une répartition équitable des efforts entre États membres de l’UE ne sont pas nécessairement des solutions plus coûteuses à mettre en œuvre ; elles auraient même, à long terme, un impact plus substantiel sur la migration irrégulière que les politiques de dissuasion actuelles.

Ce n’est pas parce qu’il a réussi malgré tout à franchir la frontière extérieure de l’Europe, qu’Ali a nécessairement atteint le havre de paix promis – ou promis autrefois – par notre discours des droits humains. Les valeurs et les principes que nous avons qualifiés de fondamentaux s’avèrent d’une remarquable élasticité dès lors qu’il s’agit des réfugiés : liberté et protection font alors place à l’enfermement, aux camps et à une culture du doute et de la méfiance. Il n’y a pas de véritable solidarité entre les États membres, seulement des mécanismes de crise et des procédures sans fin. Pour les personnes en quête de protection et d’opportunités, la liberté de « Schengen », définie par l’ouverture des frontières intérieures, est contrecarrée par « Dublin », nom donné à l’ensemble de règles qui tentent de contenir les demandeurs d’asile sans visa aux frontières extérieures de l’UE. La déshumanisation que nous prétendions avoir définitivement bannie du territoire européen avec les fantômes du passé menace, avec la récente adoption du pacte sur la migration et l’asile, de devenir la nouvelle norme au sein de l’UE.

« Personne ne m’attend nulle part, mais je pars »
— Ali (Acte quatre, scène trois)

Traduction : Grégory Dejaeger