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L’empire de Turandot

Dans les Ateliers de la Monnaie

Thomas Van Deursen
Temps de lecture
7 min.

Pour mettre en scène le dernier chef-d’œuvre de Puccini, Christophe Coppens a fait parler toute sa créativité en plaçant l’action de l’opéra dans le loft hongkongais d’une richissime famille. La production a engendré un travail colossal dans les Ateliers de la Monnaie dont voici un petit tour d’horizon illustré et chiffré…

30, ou la sculpture

Puccini est mort à Bruxelles en 1924, laissant inachevée sa partition de Turandot. La fin de l’opéra présente donc une certaine difficulté dramaturgique, offrant paradoxalement une grande liberté au metteur en scène. Ainsi, dans sa mise en scène, Christophe Coppens a choisi d’explorer la psyché du rôle-titre à travers, entre autres, trois éléments de décors cauchemardesques construits par les sculpteurs et sculptrices de la Monnaie.

Tout d’abord, une cheminée à tête de dragon, mesurant près de trois mètres de haut, surgit de la porte d’entrée du loft. Inspirée à la fois par l’art chinois et l’art vénitien, cette pièce en polystyrène pèse une centaine de kilos et contient un véritable feu à l’intérieur d’une structure en acier robuste et en ciment. L’ensemble est recouvert d’un enduit imitant la pierre de taille et monté sur roulettes.

Ensuite, face à l’escalier principal, se trouve une sculpture composée d’une trentaine de bras moulés à partir de ceux des collègues des ateliers menuiserie et accessoires, permettant d’avoir une diversité de bras plutôt qu’un modèle uniforme. Ils sont fabriqués en alginate (un silicone dérivé d’algues) et disposés sur une plaque circulaire en bois. Celle-ci comporte des interstices astucieusement dissimulés, permettant à trois danseurs et danseuses d’y passer leurs propres bras afin de donner vie à cette sculpture.

Enfin, une immense blessure sanguinolente occupe le mur du fond de la scène. Sculptée à partir de mousse de matelas pour obtenir une forme organique, sa surface est rendue encore plus réaliste grâce à un effet de peau observée au microscope, effet découvert par hasard dans les Ateliers. Lors du déballage du lycra choisi pour créer ce rendu de peau humaine, des morceaux de papier adhésifs solidement collés, en étant retirés, ont endommagé la fibre synthétique, lui conférant une apparence encore plus convaincante. Une fois pliées sur elles-mêmes, les bandes de lycra ont pris la texture d’une membrane épidermique.

1995, ou la tapisserie

D’une manière ou d’une autre, presque tout l’ensemble des murs et des meubles du décor est recouvert de tissu. Chaque recoin de l’atelier tapisserie a été occupé pendant plusieurs mois pour en permettre la fabrication. Des murs capitonnés ont été réalisés avec un tissu d’ameublement soyeux, doublé de molleton, pour lui donner un aspect bombé. Le marouflage de ces éléments a été rendu particulièrement complexe en raison de la finesse du tissu, qu’il a fallu lester d’une barre de fer pour en homogénéiser la surface et éviter les plis.

Le garnissage du salon encastré à l’avant-scène s’est fait en plusieurs étapes, nécessitant une adaptation en plateau des volumes des pièces construites dans les ateliers sculpture et menuiserie. Deux trappes sont dissimulées dans les sièges, afin de permettre la disparition fluide du fin tissu noir kabuki qui surgit des cintres au troisième acte.

Outre les coussins, les assises de 22 chaises, le lit rouge couvert de velours et le fin voilage des fenêtres, nos collègues ont également remis à neuf le grand rideau rouge qui ornait la scène de la Monnaie en 1995. Ce rideau, confectionné dans un velours épais dont les teintes anciennes lui donnent une couleur profonde et ambrée, a été ajusté pour correspondre aux nouvelles dimensions du cadre de scène et être réutilisé ultérieurement. Chaque mètre carré de ce rideau pèse 600 grammes, pour un total de 250 kilos.

3 et 2, ou la peinture

Comme à l’accoutumée, la majorité des objets et des surfaces du décors a été patinée par nos peintres, comme les bras de la sculpture mentionnée plus haut, pour donner l’illusion d’une peau blanche réaliste, ou encore le sol en fausse pierre grise de la terrasse, côté jardin. C’est aussi dans l’atelier peinture de la Monnaie qu’a été élaborée la palette de couleurs extrêmement précise de la production, grâce à une série d’essais et d’échantillons réalisés sur plusieurs semaines.

Les sols du loft ont, quant à eux, nécessité un mois de travail : il a fallu suivre un calepinage très précis de cercles et d’étoiles pour créer un revêtement en marbre de trois couleurs différentes. De plus, deux tableaux originaux ont été réalisés : un portrait d'une jeune femme asiatique et un paysage abstrait rétroéclairé, mesurant 2,5 mètres sur 3 mètres.

135, ou les costumes

Artiste multidisciplinaire, Christophe Coppens est aussi créateur de mode et signe les costumes de toutes ses productions. Pour Turandot, ce ne sont pas moins de 135 costumes qui figurent sur scène, dont plus de la moitié a été confectionnée dans nos ateliers depuis le début de la saison. Parmi ceux-ci, une ambitieuse collection de robes de haute couture a été fabriquée pour revêtir les 32 choristes dames. Les bijoux et chapeaux assortis ont été réalisés par l’atelier décorations et chapeaux, et les chaussures ont été créées à partir des stocks de l’atelier cordonnerie. Pendant la dernière scène du spectacle, Turandot s’enroule dans une couverture, un magnifique patchwork de 140 pièces de trois tissus différents réalisé à la main.

L’apparition du rôle-titre, depuis les cintres à la fin du premier acte, est l’un des moments forts du spectacle, notamment grâce à un magistral manteau noir parant une nacelle en fer. Ce manteau est constitué de plusieurs tissus différents, perlés, plissés et en jacquard. Pour les retouches (pour lesquelles il fallait se faufiler à l’intérieur de l’armature muni d’une lampe frontale) et l’habillage de la chanteuse (effectué à douze mètres de haut au milieu des cintres, avec un harnais de sécurité), ce costume a nécessité des prouesses presque spéléologiques de la part de nos couturières et de nos habilleuses.

23, ou les accessoires

Enfin, que serait une soirée mondaine sans une débauche de nourriture et une multitude d’objets d’art ? L’atelier des accessoires s’est plongé dans pas moins de dix-huit projets différents pour habiller les décors. Parmi leurs réalisations, citons une montagne de macarons, une impressionnante composition florale, un immense vase asiatique crachant des billets de banque, une chaise-squelette sculptée, munie de sangles et montée sur roues, des cloches en acier chromé, 17 plumeaux, 70 flûtes à champagne, et 23 fausses assiettes gastronomiques. Pour ces repas, les membres de l’équipe ont laissé parler leur imagination en composant les assiettes à partir de leurs stocks. Ainsi, des bouts de tuyaux ont été transformés en cannellonis et des pièces de carton-mousse se sont muées en magnifiques pavés de saumon.

Plus de 75 personnes ont travaillé en coulisse pendant des mois pour mettre en œuvre la vision ambitieuse de Christophe Coppens. En redoublant de créativité, d’ingéniosité, de précision, de technicité et d’enthousiasme, nos collègues ont permis à la démesure musicale de Turandot de trouver un écho visuel, et c’est avec ce feu d’artifices que nous clôturons la saison.

Images : Pieter Claes & Manon Kahn