Maison d’opéra fédérale au sein de la capitale de l’Europe

LA MONNAIE DE MUNT

La nouvelle saison 2022-23

Présentée par Peter de Caluwe

Peter de Caluwe
Temps de lecture
9 min.

Une satire russe acérée. Du romantisme éclatant. De nouvelles productions surprenantes et des projets attendus depuis longtemps qui peuvent enfin recevoir leur première. La suite des concerts symphoniques célébrant le 250e anniversaire de notre Orchestre, mais aussi notre programmation Troika Dance… Découvrez la saison 2022-23 pleine de fantaisie de la Monnaie présentée par notre directeur général Peter de Caluwe.

Les temps ne sont pas des plus favorables pour le secteur culturel. C’est avec d’autant plus de fierté que nous vous présentons une nouvelle saison, dans un habit de couleurs vives. Des dessins et une maquette respirant l’humour et la bonne humeur font en effet de notre brochure annuelle un régal pour les yeux en cette période de morosité. Une note de fantaisie dans un quotidien empreint de gravité; une petite dose de surréalisme bienvenue dans une réalité totalement désenchantée – surréalisme qui va évidemment comme un gant à l’institution artistique belge que nous sommes.

« Surréaliste ! » Lorsqu’on me demande comment nous avons vécu les deux dernières saisons, c’est invariablement ce que je réponds. Si, l’année dernière, dans ces mêmes pages, j’étais encore d’un optimisme prudent à propos de l’évolution de la pandémie, aujourd’hui, la réalité nous a rattrapés. Les portes du royaume illusoire de la liberté sont restées trop souvent closes, tout comme celles de notre Théâtre. Ces derniers mois, nous n’avons pu que progresser cahin-caha de spectacle en spectacle ou, hélas, de fermeture en fermeture. Par moments, nous nous sentions les jouets impuissants du Covid-19, livrés aux vagues de la pandémie. Nous flottions dans l’indécision. Des mesures compréhensibles, nécessaires, ont dégénéré en décisions inexplicables. Pour paraphraser le plus célèbre des peintres surréalistes: Ceci n’est pas une politique culturelle.

« Le temps n’a pas le temps d’attendre,
il veut être libéré. »
Hugo von Hofmannsthal

Pourtant, il me semble que nous ne pouvons pas répondre à l’annus horribilis qui vient de s’achever par l’amertume ou le cynisme. Plus que jamais, nous avons besoin de nous changer les idées, dans l’espoir d’y remettre un peu d’ordre, pour ne pas nous laisser submerger par notre propre insignifiance et notre impuissance à influer sur les événements.

Quoi de mieux, pour cela, que de nous recentrer sur notre cœur de métier, sur la raison d’être de notre institution: l’opéra en tant que lieu d’étonnement et d’enchantement, de fascination et d’imbroglios, de créativité et de rêve. Mais aussi lieu de confrontation avec nous-mêmes, notre histoire, nos aïeux qui, bien que dans des contextes toujours différents, ont bien souvent connu les mêmes émotions et les mêmes débats que nous aujourd’hui. Le résultat de tout cela, c’est une programmation polychrome, une alternative colorée à la pensée en noir et blanc qui prospère aujourd’hui et se généralise dans toutes les strates de notre société.

Il n’est pas question, bien entendu, de verser pour autant dans le divertissement superficiel; légèreté et fantaisie ne sont pas synonymes de vacuité. Ce qui me ramène aux surréalistes. Car les toiles de Salvador Dalí et René Magritte, les sculptures de Joan Miró et de Jean Arp ne disent-elles pas, au-delà d’une symbolique de l’absurde, de leurs coloris splendides et de leurs lignes douces, des choses tout à fait fondamentales sur les bizarreries de la psyché humaine? Telle est aussi l’ambition que nous poursuivons avec ce programme : suggérer, sur fond de gaieté et de légèreté, des considérations universelles sur notre société et sur la condition humaine.

« Wie du warst! Wie du bist! »

Vous reconnaîtrez sans doute certains projets de cette saison 2022-23 pour les avoir vus dans de précédentes brochures. Il s’agit de productions que nous vous avions déjà annoncées, mais qui n’ont pas encore affronté les feux de la rampe à cause de la pandémie. Nous nous réjouissons de pouvoir vous proposer enfin ces productions dans lesquelles tant de moyens avaient déjà été investis. Les costumes sont terminés, les décors sont construits... Nous n’attendons plus que d’honorer les contrats conclus avec les musiciens, chanteurs, metteurs en scène et autres artistes.

C’est ainsi que nous reprendrons, la saison prochaine, les répétitions de Bastarda. Ce « remake » des quatre opéras de Gaetano Donizetti traitant des Tudors – Elisabetta al castello di Kenilworth, Anna Bolena, Maria Stuarda et Roberto Devereux – était programmé à l’origine au printemps 2021, mais les mesures sanitaires en vigueur à l’époque rendaient impossible toute présentation de ce projet colossal avec l’envergure requise. Ce que vous verrez et entendrez n’est pas la tétralogie classique, mais une création totalement nouvelle: une version des quatre opéras coupés et réarrangés par Olivier Fredj et le chef d’orchestre Francesco Lanzillotta pour en faire un biopic captivant sur la vie de la reine Elizabeth I. L’équipe artistique reste pour l’essentiel inchangée, et les belcantistes qui porteront ce spectacle s’étalant sur deux soirées sont tous et toutes des familiers de la Monnaie.

Comme c’était déjà notre intention en 2020, nous associons cette production consacrée à la dynastie Tudor au grand opéra Henry VIII de Camille Saint-Saëns. Le lien thématique est tellement flagrant que nous avons souhaité le préserver pour cette saison 2022-23. Olivier Py reviendra donc dans nos murs, après Les Huguenots (Giacomo Meyerbeer), Hamlet (Ambroise Thomas) et Dialogues des Carmélites (Francis Poulenc), pour mettre en scène cette œuvre française grandiose, et collaborera à nouveau, pour cette nouvelle production, avec Alain Altinoglu. Les tableaux, magnifiques et impressionnants, réalisés par son fidèle partenaire Pierre-André Weitz, témoignent d’une imagination débordante et correspondent donc à la perfection à la philosophie de cette saison.

Der Rosenkavalier
Der Rosenkavalier

Peut-être vous souvenez-vous également de ce projet d’une saison précédente: Der Rosenkavalier de Richard Strauss. Nous pourrons enfin, avec deux ans de retard, monter ce chef-d’œuvre néoclassique. C’est à travers les yeux du metteur en scène Damiano Michieletto et de notre directeur musical Alain Altinoglu que nous nous pencherons sur l’énigme du temps et notre inéluctable progression vers la mort. Dans une mise en scène au doux parfum de Sachertorte, la Maréchale médite sur son âge, tandis qu’elle s’efforce littéralement – dans un décor rempli d’horloges et de leur tic-tac – d’arrêter la marche du temps. Peut-être le thème de la vieillesse est-il plus actuel encore aujourd’hui qu’il ne l’était alors quand on voit les soins et la sollicitude dont nous avons entouré nos aînés ces deux dernières années.

Unir, fédérer, créer des ponts

« Je préfère l’illusion qui nous exalte
à une multitudes de petites vérités. »
Alexandre Pouchkine

Un report de deux ans peut aussi donner lieu à une évolution intéressante du résultat final, comme l’atteste notre production de Pikovaya Dama (« La Dame de pique») de Tchaïkovski. À l’origine, le metteur en scène David Marton projetait de situer la nouvelle d’Alexandre Pouchkine à l’époque de la perestroïka russe, mais pendant le supplément de temps de maturation qui lui a été accordé, il s’est aperçu de saisissantes similitudes entre l’histoire des années 80 et les bouillonnements socioéconomiques que nous traversons actuellement. Ce désir profond d’inscrire l’œuvre dans le temps présent donne lieu à une interprétation rafraîchissante et très actuelle. Nous aurons en outre l’immense plaisir d’accueillir la cheffe d’orchestre Nathalie Stutzmann pour ses débuts à la Monnaie !

Il n’est pas dans nos habitudes – et nous n’en n’avions pas non plus l’intention au départ – de présenter deux opéras du même compositeur dans une même saison. Mais les cartes sans cesse rebattues de notre programmation sont l’occasion d’un doublé imprévu puisque vous pourrez voir, en janvier, un autre opéra de Tchaïkosvki : Yevgeny Onegin. Tant La Dame de pique qu’Eugène Onéguine puisent leur inspiration dans la langue poétique d’un conteur hors pair, Alexandre Pouchkine. De cet auteur qui maniait les mots, les phrases et les vers comme un peintre ses pinceaux, esquissant en lettres cyrilliques des univers fabuleux ou féériques, la Monnaie a déjà présenté, entre autres, Le conte du Tsar Saltane et Le Coq d’or. Comme pour Le Coq d’or, c’est à nouveau au metteur en scène français Laurent Pelly qu’il sera donné de projeter sur l’œuvre son idiome théâtral onirique, en collaboration avec notre directeur musical.

«Une absurdité totale règne en ce monde.
Il n’existe parfois aucune vraisemblance. »
Nikolaï Gogol

Nos (« Le Nez »), le premier opéra écrit par Dimitri Chostakovitch, viendra compléter l’arc thématique russe qui s’étendra sur toute la saison. Cette production met en évidence notre volonté d’être une maison d’opéra paneuropéenne. Il s’agit en effet d’une coproduction avec le Royal Danish Theatre à Copenhague, dont la création aura lieu dans cette ville, en danois. Ensuite, la Monnaie présentera ce même spectacle en russe – pendant que notre nouvel Onegin prendra le chemin du Danemark. La mise en scène a été confiée à Àlex Ollé qui, fort son expérience du théâtre de rue au sein de La Fura dels Baus, joue de divers registres interloquants ou impressionnants. Je suis tout aussi curieux que vous de découvrir sa vision du rôle-titre de cet opéra : l’organe olfactif gargantuesque d’un officier soviétique !

House of Creations

Mais c’est encore dans notre œuvre de commande annuelle que notre aspiration à plus d’entrain, de vivacité et de légèreté transparaît le mieux : la création d’On purge bébé de Philippe Boesmans. Malgré les nombreux revers essuyés ces dernières années, notre compositeur en résidence ne s’est jamais départi de son sourire communicatif. Comme Giuseppe Verdi avec Falstaff, Boesmans aimerait clôturer sa carrière opératique avec une comédie – même si rien ne dit que cette comédie délirante sera effectivement sa dernière œuvre ! Le compositeur et le metteur en scène et librettiste Richard Brunel ont pris comme point de départ le vaudeville de Georges Feydeau. C’est la première fois qu’une des pièces de cet auteur est à l’origine d’une partition d’opéra. L’œuvre regorge de jeux de mots, de plaisanteries scatologiques et d’un comique de caractère et de mœurs à la limite de l’indécence. La musique de Boesmans est vive et up-tempo, et sa partition recèle de nombreuses références musicales et clins d’œil à l’œuvre d’illustres prédécesseurs. Ici aussi, cependant, sous une trivialité et une pétulance de surface, se joue en filigrane un drame psychologique, celui de l’influence de l’éducation et de l’impact des parents « hélicoptères ».

Les jeunes ne seront pas oubliés: Solar, une nouvelle création mondiale du compositeur Howard Moody, qui avait écrit pour la Monnaie le magnifique Community Project Sindbad, A Journey through Living Flames en 2014, s’adresse à eux en particulier, à travers un «environmental opera» qui crée directement un lien artistique avec notre projet écoresponsable Green Opera.

Concert, recital, danse

Les autres piliers de notre maison, œuvres symphoniques, récitals intimistes et spectacles de danse sensuels, n’ont bien sûr pas été oubliés.

Dans le cadre de notre programme de concerts, en coprésentation avec Bozar, nous célébrerons dignement le 250e anniversaire de l’Orchestre symphonique de la Monnaie. Outre le concert de Sylvain Cambreling en début d’année civile, nous accueillerons à l’automne deux autres de nos anciens directeurs musicaux, Kazushi Ono et Sir Antonio Pappano. Bien entendu, notre directeur musical actuel, Alain Altinoglu, prendra également place au pupitre pour rendre hommage à son orchestre. Nous attirons particulièrement votre attention sur le concert d’ouverture de septembre, pour lequel nous avons chargé le compositeur belge Harold Noben d’écrire une œuvre originale. Ce sera un surprenant concerto pour orchestre, mettant merveilleusement en valeur nos différents solistes. Après le Nouvel An, les dernières bougies d’anniversaire soufflées, nous tournerons nos regards – parallèlement à notre programmation d’opéra – vers le chatoyant répertoire symphonique russe avec, entre autres, une remarquable interprétation de la Troisième symphonie de Glière dans une distribution colossale, et en synergie avec nos partenaires fédéraux, Bozar et BNO (nous offrons même un abonnement combiné composé de productions de ces trois institutions).

Dans notre programme de récitals, nous proposons, conformément à la tradition, des solistes que vous connaissez déjà pour les avoir vus sur notre scène et que nous avons envie de vous faire découvrir dans un cadre plus intime. En ce qui concerne notre programmation danse, nous continuons, grâce à programmation Troika, notre partenariat intercommunautaire avec le Koninklijke Vlaamse Schouwburg et le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, à réunir les meilleurs chorégraphes dans une offre très diversifiée.

Je vous souhaite une saison 2022-23 galvanisante et captivante. Mais j’espère par-dessus tout que cette brochure multicolore et la programmation tout aussi bariolée qu’elle illustre seront pour vous comme une lueur d’espoir, un rayon de soleil dans la grisaille et l’orage que nous traversons en ce moment. Nous voulons employer notre savoir-faire à vous émouvoir et à vous électriser, mais aussi à vous envelopper de beauté, pour vous offrir un instant de plaisir savouré (envers et contre tout) dans l’insouciance. Nous voulons vous réenchanter par la magie de l’opéra et de la musique, de l’art et de la culture. Puissent nos portes rester ouvertes une année entière !

Peter de Caluwe
Directeur général & artistique

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