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La voix interdite de la ville qui s’appelait Coin

Johan de Boose
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En Russie, on ne dénonce pas impunément les crimes des autorités. Cela vaut aujourd’hui pour les sonneurs de tocsin ou « lanceurs d’alerte » comme jadis pour les cloches sous le règne du tsar Boris Godounov. L’auteur et spécialiste de la Russie Johan de Boose donne un coup de projecteur sur les évènements dramatiques à la source de l’opéra du même nom de Moussorgski.

Si l’on fait le voyage de Moscou à Saint-Pétersbourg de la plus aventureuse des manières, c’est-à-dire sur la Volga, on arrive au bout de 230 kilomètres à un méandre du fleuve, et c’est dans ce méandre que se trouve ma ville natale. Cette ville – une petite ville, en réalité, de 40.000 âmes tout au plus – se situe dans un renfoncement, un petit coin en quelque sorte, et c’est ce qui lui vaut son nom : Ouglitch, Coin. Coin était au XVIe siècle la ville préférée d’Ivan IV, le premier souverain de la Russie à se faire appeler officiellement « tsar ». Il était surnommé « le Terrible » : la grandeur, dans la politique russe, est indissociable de la terreur, ou d’une forme archaïque de crainte – ce concept profondément enraciné dans la tradition chrétienne qui veut que les gens traversent la vie à genoux. En ce qui me concerne, cette tradition est à la fois la source de mon existence et le tragique de mon destin : je suis l’âme de bronze de l’église de Coin et du petit kremlin local, forcément subordonné au grand Kremlin de la lointaine Moscou. Or Moscou, comme chacun sait, est depuis la fin du moyen-âge et la chute de Byzance le cœur du monde chrétien, du moins selon les docteurs de la loi.

« ...je vais vous raconter l’histoire qui suit, une histoire qui plonge ses racines dans le passé, mais dont les ramifications se sont tant développées au fil des ans qu’elles s’étendent jusqu’à ce jour ; comme si elle avait gardé et transmis aux générations suivantes la crainte maudite dont était pénétré le premier tsar. »

C’est dans la jolie ville fluviale de Coin que j’ai été fondue, colosse de bronze de 500 kilos ; c’est là qu’on m’a donné ma voix, un battant de vingt kilos, et c’est dans son clocher que je fus suspendue, afin de rehausser de ma sonnerie les grands moments de l’existence humaine russe : les fêtes et les mariages, par exemple, mais aussi, hélas, les enterrements et les catastrophes. Tout ce qui se rapporte à la petite ville de Coin peut s’exprimer en diminutifs, à l’exception d’un événement, si grand qu’il changea définitivement le cours de l’histoire. À propos de cet événement, la pire catastrophe qui ait jamais frappé Coin et la Russie ancestrale, je vais vous raconter l’histoire qui suit, une histoire qui plonge ses racines dans le passé, mais dont les ramifications se sont tant développées au fil des ans qu’elles s’étendent jusqu’à ce jour ; comme si elle avait gardé et transmis aux générations suivantes la crainte maudite dont était pénétré le premier tsar.

Je me souviens très bien de ce mois de mai 1591 et des cerisiers en fleurs dans le jardin de notre petit kremlin. Nous étions encore dans l’enchantement de la fête de Pâques, qui avait chassé notre tristesse hivernale par la promesse d’une vie nouvelle, celle non seulement d’un bel été, mais aussi d’un avenir lumineux. Peut-être certaines jeunes paysannes croyaient-elles sincèrement que le monde allait prendre un tournant pendant leur existence. J’ai vu des hommes, agenouillés sur le sol froid de l’église, pleurer d’espoir et de confiance. Il y avait quelque chose dans l’air, en suspens – expression imagée qui, dans mon cas, est à prendre à la lettre –, de sorte que moi aussi, chaque dimanche matin après Pâques, et surtout à la Pentecôte, je sonnai les matines avec le plus vif plaisir, ding, ding, dong, accompagnée du tintement des petites cloches, tel un service d’argent sur le grand plateau de Dieu. Il y a de ces instants, dans l’histoire terrestre, où toutes les forces de la nature s’allient et sont à même de provoquer des miracles ou des catastrophes. C’est lors d’un de ces miracles que je fus coulée dans un flot de feu bouillant, et les corps des paysans de Coin furent eux aussi embrasés par le feu, si bien que, pour la première fois depuis longtemps, il y eut plus de naissances cette année-là. J’eus le privilège d'annoncer le baptême de chacun de ces enfants.

À la fin de ce mois de mai, Dimitri jouait aux anneaux de fer dans le jardin. Tout le monde adulait le tsarévitch, fils issu du septième mariage d’Ivan, plus encore depuis que celui-ci, quelques années auparavant, avait eu à la suite d’une partie d’échecs une attaque d’apoplexie dont – Dieu merci – il ne s’était pas remis. Depuis lors, c’était le frère de Dimitri, un être chétif, qui portait la couronne, mais en réalité, c’est l’oncle Boris qui maniait le sceptre. Boris Godounov de son nom de famille. J’ai encore à l’esprit les joues rondes de Dimitri, ses cheveux noirs comme jais, ses petits pieds nus dans l’herbe des bords de la Volga. Il adorait jouer au lancer d’anneaux, un jeu inoffensif. J'entends encore sa petite voix quand un anneau de fer tombait autour d’un piquet. Les vibrations de sa voix faisaient frissonner ma peau de bronze.

« Et je sonnai, avec plus de feu et de vigueur que jamais, pour que tout le pays entende qu’une terrible injustice avait été commise. Je me souviens que tout le monde pleurait, de chagrin et de rage ; les gens ne s'arrêtaient plus de pleurer, car la dernière chance de libérer la Russie de la malédiction d’Ivan était perdue. »

Aussi, ma surprise fut totale, ce matin-là, quand sa voix rendit soudain un son tout autre pendant le jeu. Je ne voyais rien, j’entendis seulement un cri et un bruit sourd, et ma première pensée fut qu’il avait eu une attaque d’épilepsie, comme cela arrivait quelques fois par an. En même temps, j’aperçus à mon grand étonnement quelqu’un qui, au lieu d’accourir vers lui pour voir se qui se passait, s’éloignait au contraire en toute hâte. Quand sa mère vint le chercher, tout le sang du garçon s’était déjà écoulé par la vilaine plaie à son cou. Ce jour-là, oui, le monde prit un tournant, mais pas dans le sens que nous espérions. Des enquêteurs venus de Moscou établirent que Dimitri avait eu le malheur, pendant sa crise d’épilepsie, de heurter du cou l’un des piquets de fer. Alors que tout le monde voyait bien que la blessure avait été infligée avec une précision d’expert, non par un piquet mais par un poignard. En un rien de temps, la place du kremlin se remplit de gens qui hurlaient que Godounov avait assassiné l’enfant pour devenir tsar à sa place. N’avait-il pas déjà tout essayé, y compris le poison, chaque fois en vain ? Et on avait trouvé, dans les environs de Coin, un homme à la chemise ensanglantée avec un sac contenant un couteau ensanglanté. Dans l'échauffourée qui s’en était suivie, il y eut des morts. Quelqu’un grimpa dans le clocher et défit les cordes de mon battant, de sorte que je me mis à sonner. Et je sonnai, avec plus de feu et de vigueur que jamais, pour que tout le pays entende qu’une terrible injustice avait été commise. Je me souviens que tout le monde pleurait, de chagrin et de rage ; les gens ne s'arrêtaient plus de pleurer, car la dernière chance de libérer la Russie de la malédiction d’Ivan était perdue. Je continuai à sonner, sonner, de toutes mes forces, jusqu’à ce que Boris envoie sa police montée, une troupe inspirant la crainte, dont il avait fait partie autrefois et qui d’ailleurs avait fait sa puissance. Ils tuèrent tous les insurgés et menacèrent d’incendier la ville, mais Boris eut alors une meilleure idée.

Puisque les sonneries de cloche avaient semé l’agitation dans tout le pays, agitation qui avait mené à l’anarchie et à la violence, je fus arrachée de la tour du clocher et précipitée au sol, où je me fendis. Il fallut cent hommes pour me traîner jusqu’au tribunal, où l’on m’attacha à des chaînes, au cas où j’aurais réellement pu m’échapper. Vint un juge, désigné par Boris, qui m’accusa, la main sur la Bible, d’insolence menaçant la sécurité de l’État, de blasphème et de comportement libertin illicite (il utilisa d’autres mots, mais ça revenait à ça). Je fus condamnée à vingt coups de fouet et au bannissement. Les coups de fer creusèrent de profondes blessures dans ma peau. Avant de m’expédier en Sibérie, on me trancha le battant. C’était comme s’ils m’avaient littéralement arraché la langue pour que je me taise à jamais. Des centaines d’esclaves, condamnés comme moi au bannissement, me traînèrent, par-dessus l’Oural, jusqu’à la ville de Tobolsk en Sibérie, où l’on me laissa dans une plaine boueuse cernée de murs, sous surveillance, comme si, de nouveau, j’aurais pu m'évader. D’année en année, de décennie en décennie, de siècle en siècle, je dépéris. Ma peau, pourtant immortelle, se ternit, se tordit, se craquela et rouilla. Plus personne ne se soucia plus de moi, jamais plus je ne ferais entendre ma voix. On dit qu’un tsar, un jour, annula le jugement, qu’on me ramena à Coin et que je suis de nouveau suspendue dans le clocher, avec battant et tout le toutim, si bien que je peux de nouveau sonner toutes les fêtes de la ville. Mais ce n’est pas vrai. Mon pays aime les mensonges. C’est une pitoyable copie qui se trouve à Coin. Plus jamais Coin n’entendra ma voix, pas plus que celle de Dimitri, nulle part, pas plus qu’aucune voix libre dans ce pays gouverné par la crainte.