Roméo et Juliette
L’art vivant crée des images qui restent dans la rétine
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Conceptrice des décors et des costumes du Roméo et Juliette de Charles Gounod, en connivence avec la metteuse en scène Julia Burbach, Cécile Trémolières façonne un univers où l’image dialogue étroitement avec la musique et le drame. Dans cet entretien mené par Marie Baudet, elle évoque la dramaturgie visuelle de l’opéra, l’équilibre entre démesure et retenue, et un travail du costume pensé au contact des corps, des voix et de celles et ceux qui l’habitent.
Cécile Trémolières
Française, férue de littérature, la jeune Cécile Trémolières, conjuguant son souvenir tenace d’un Faust découvert dans l’enfance à son envie d’immersion dans la langue anglaise, met le cap sur Londres. Au tournant des années 2010, les spectacles français rivalisent de sobriété. À la différence de l’Angleterre : « C’est le choc, ça m’a ravie, en éveillant mon envie de comprendre qui faisait quoi. » Son goût affirmé pour le dessin et le spectacle vivant la conduisent au Wimbledon College of Arts – l’un des six établissements de la prestigieuse University of the Arts London.
Loin des raideurs académiques, l’étudiante trouve là « une approche beaucoup plus libre, instinctive, capable de prendre ses distances avec l’intellectualisme, ou du moins de le laisser de côté ». En 2013, la jeune scénographe compte parmi les finalistes du Linbury Prize. À la clef : de la visibilité et « un pied dans la porte » du monde du spectacle. Peu à peu les spectacles deviennent plus amples, la notoriété de la jeune professionnelle augmente, avec ce facteur « hot new thing » bien présent en Angleterre. Dès 2015, le Grimeborn Festival donne l’occasion à Cécile Trémolières et Julia Burbach de faire connaissance [sur Madama Butterfly à l’Arcola Theatre]. Entente immédiate, premières collaborations, notamment en Allemagne, « dans des maisons d’opéra ‘midscale’ ; la bonne échelle pour vraiment apprendre le métier », confie la scénographe. En 2020, Brexit et Covid s’enchaînent. De retour sur le continent, elle élargit son expérience de l’opéra sans pour autant abandonner le théâtre. D’une discipline à l’autre, la balance s’équilibre.
Cécile Trémolières vient de recevoir le ‘Best Costume Designer of the Year’ aux Oper! Awards 2026.
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BAL COSTUMÉ SHAKESPEARIEN
Dans leur opulente demeure, les Capulet donnent une soirée en l’honneur de leur fille Juliette. C’est là que s’ouvre le Roméo et Juliette de Gounod, mis en scène par Julia Burbach et en espace par Cécile Trémolières. Visuellement, il fallait un thème : l’idée du bal shakespearien s’est imposée à la scénographe et costumière, comme un clin d’œil non seulement au drame célébrissime sur le point de se jouer, mais aussi aux autres œuvres du Barde. « Une façon de s’approprier la culture commune, les images populaires, erreurs et décalages compris », sourit-elle. « On peut se permettre un côté un peu ironique, voire grandiloquent – dans le monde de l’opéra qui l’est déjà, donc en mesurant ce risque, en visant l’équilibre. En somme, éviter de pousser trop loin le curseur du kitsch tout en embrassant la démesure que peut offrir l’opéra. »
D’entrée de jeu, les silhouettes, les textures, les accessoires, les couleurs parlent, sur fond de décor aux lignes épurées. Bruno Fatalot, chef de l’atelier costumes de la Monnaie, s’enthousiasme pour la palette à la fois franche et extrêmement délicate du bal, « autour du rouge, mais qui va du rose poudré au presque noir ». Entre son équipe, affairée à confectionner les silhouettes du chœur de Roméo et Juliette – pas loin de 200 au total, car la palette rougeoyante du début se dédouble ensuite vers une gamme neutre –, et la créatrice des costumes, la ligne est suffisamment claire pour englober les sensibilités artistiques, pour épouser leurs fluctuations. Le dialogue engagé entre eux s’est tissé avec souplesse ; deux curiosités se font écho, de même que se répondent certains éléments de leurs parcours, de la révélation de l’opéra dans l’enfance à la solide expérience professionnelle anglo-saxonne.
La partition de l’œuvre sert-elle de carburant à la scénographe et costumière ? « C’est un tâtonnement entre le sens des mots, la musique, les non-dits », avance Cécile Trémolières. Si le drame de Shakespeare inspire l’ensemble, le texte s’en éloigne. « Outre la situation décrite, il nous importe de déterminer ce que l’on peut et veut évoquer en sous-couches – quels profils psychologiques, quels contextes –, comment étoffer ce que le livret, parfois, a simplifié.
Un perpétuel défi. Julia comme moi aimons raconter des histoires riches, ce qui nous pousse à extrapoler. Avec bien sûr l’appui de la musique pour les tonalités émotionnelles, le rythme de l’action. De vastes plages musicales tantôt demandent de les laisser exister, tantôt exigent de créer des images pour les habiter. »
« Éviter de pousser trop loin le curseur du kitsch tout en embrassant la démesure que peut offrir l’opéra. »
LA FÊTE, LE CRIME, LE MONDE D’APRÈS
Si, à ce titre, chaque opéra est singulier, comment raconter avec le plus d’acuité possible une histoire aussi proverbiale que celle des amants de Vérone ? « Comment mettre du relief dans la culture populaire ? Comment s’approprier ce que tout le monde connaît ? », renchérit notre interlocutrice.
Les premières pistes explorées avec Julia Burbach – déployer l’histoire d’amour, mettre en scène la mise en scène – se sont estompées au profit d’un parti pris, « être au plus proche de ce que c’est : une flamme qui transforme tout sur un temps très court. Une soirée, une fête, la nuit, le crime le lendemain, précipitant le récit vers une espèce d’underworld où la mort, la dépression ont pris le dessus. » Dans ce monde parallèle, quasiment inversé, plus rien de réel n’existe. Aussi la scénographe et la metteuse en scène s’attachent-elles dès lors aux récits intérieurs. « Le seul cadre précis posé là, c’est la notion de temps », reprend Cécile Trémolières. Un temps rendu palpable par les costumes qui – comme l’indiquait Bruno Fatalot – vont muter, des rouges du début à un blanc peu à peu maculé de noir. « La fête costumée progressivement se démet. Les silhouettes sont débraillées au moment où le crime est commis. Puis un déclencheur visuel marque le passage dans un autre monde. »
En contraste avec les détails travaillés des costumes, le décor, lui, tend vers la sobriété – rare au regard des univers souvent riches et colorés qu’imagine volontiers Julia Burbach. « La musique de Gounod est déjà un peu “crémeuse”, on ne voulait pas en rajouter. » Pas absente pour autant, la sophistication suit la courbe de leur recherche commune : de l’analyse pragmatique des besoins de l’histoire, passer à une approche plus instinctive pour qu’enfin l’esthétique se resserre à partir d’images récurrentes, explique la scénographe. « Ici, le meurtre central fait tout basculer. Comment traduire cela visuellement ? Des structures à la fois menaçantes et légères représentent le monde dans lequel évolue Juliette. On est chez les Capulet, et l’irruption de Roméo va tout bouleverser. Il y a un côté oiseau en cage, un peu cotte de mailles, le tout dans un espace très vide, très libre, dans lequel ils vont pouvoir danser. » Jusqu’à l’effusion de sang qui obscurcira l’ensemble.
DRAMATURGIE VISUELLE
D’idée d’abord, de projet ensuite, la création se mue en « urgence physique, technique » lorsque se posent les innombrables questions de la fabrication, des matières, des lumières. Temps de doutes, de choix, et toujours d’une manière de rêve à confronter aux réalités. Mais, insiste Cécile Trémolières, « La Monnaie est pour cela est un lieu légendaire, capable de donner forme à l’imaginaire. »
Pour elle, « le décor et les costumes ne sont pas qu’un arrière-plan mais des personnages, qui doivent évoluer, suivre l’histoire ». Il faut aussi que les interprètes – solistes, danseurs et danseuses, choristes – s’en emparent. Ce qui systématiquement captive la créatrice alors même que cette étape marque pour elle un début d’éloignement. « Les voix, les personnes, les corps s’approprient le projet qui n’est plus seulement le nôtre. »
Dans l’intervalle, l’écoute, l’attention, le soin auront prévalu. « La beauté du travail du costume, c’est la proximité avec des personnes et leur vulnérabilité, malgré leur habitude à habiter une image qui les dépasse, leur grande conscience de faire partie d’un tout. Dans certains cas il s’agit aussi de les aider, de les mettre en valeur. Je suis fascinée par leur capacité à être sur scène, aussi je vais faire en sorte qu’elles se sentent bien, que la pente soit praticable, la tenue confortable. »
Ses deux métiers font de Cécile Trémolières la dramaturge visuelle de ce nouveau Roméo et Juliette. « On m’a surtout formée au décor ; le costume, je l’apprends avec les gens. »