Benvenuto Cellini
Synopsis musical avec Alain Altinoglu
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Lisez le synopsis complet de Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz, accompagné d’une sélection de quelques grands moments musicaux, effectuée et commentée par le chef d’orchestre Alain Altinoglu.
L’ouverture
Alain Altinoglu : Il y a des ouvertures qui condensent tous les grands thèmes d’un opéra. D’autres, au contraire, ne font aucune allusion aux mélodies à venir. Ici, c’est un petit peu un mélange des deux pratiques. Dès le début, la personnalité musicale de Berlioz se révèle pleinement, ainsi que sa caractérisation du personnage de Cellini, auquel il s’identifiait. Ce premier thème au rythme effréné, et unique dans la partition, dégage une folie et une densité propres au compositeur. On entend ensuite un aperçu de la pantomime du deuxième tableau, joué au cor anglais, ainsi que la fameuse mélodie du pape, parmi d’autres motifs marquants. Tout au long de la pièce, il y des enchaînements de segments rapides et des passages plus lents, renforcés par une orchestration foisonnante et des cassures rythmiques pouvant faire penser à la Symphonie fantastique. À l’écoute, la musique semble très « classique » et harmonieuse. Mais si le public tend bien l’oreille, il pourra percevoir des achoppements ou des transitions d’apparence bancale. En réalité, ce sont des changements de carrure très originaux. On passe de carrures habituelles à quatre ou à huit mesures, à des carrures à trois mesures, à deux mesures, à sept mesures. Berlioz les alterne très rapidement, ce qui est déstabilisant et même parfois inconfortable à jouer. Cela demande un grand travail de précision.
PREMIER ACTE
Premier tableau - Lundi Gras
À la tombée de la nuit, le trésorier Giacomo Balducci s’apprête à se rendre chez le Pape qui l’a convoqué à cette heure tardive afin de parler de Benvenuto Cellini, le ciseleur florentin à qui vient d’être confiée la réalisation d’une statue en bronze pour le Vatican. Balducci est fâché que Cellini ait été préféré au sculpteur romain Fieramosca, dont il compte faire son gendre. Après que son père est sorti de la pièce en fulminant, Teresa écoute à la fenêtre un chœur de masques déchaînés. Alarmé par le tapage, Balducci revient sur ses pas ; il est bombardé de dragées qui tachent ses vêtements. Il est furieux, et son agacement redouble à la vue des fleurs que reçoit Teresa. Il doit cependant se hâter vers son rendez-vous. La jeune fille découvre parmi les fleurs un billet dans lequel son amant, qui n’est autre que Cellini, annonce sa visite séance tenante. Peu après l’arrivée de l’artiste, Fieramosca s’introduit lui aussi dans la maison Balducci pour faire la cour à Teresa. Il est stupéfait de la voir en grande conversation avec Cellini.
« Ah! mourir, chère belle » & « Qui, la mort éternelle »
Alain Altinoglu : Dans le premier tableau, le superbe duo initial entre Cellini et Teresa se transforme, avec l’arrivée de Fieramosca, en un trio d’une difficulté exceptionnelle pour les chanteurs. Au-delà de sa prouesse technique, la scène présente aussi un intérêt historique, car son ton évoque celui d’un opéra-comique. Les superpositions rythmiques entre les trois voix sont littéralement haletantes tant elles sont rapides. Il faut rappeler que cette partition date de 1838, et ce passage préfigure déjà les quintettes de Lakmé ou de Carmen qui sont beaucoup plus tardifs. L’influence de Berlioz sur la musique française de la seconde moitié du XIXe siècle n’est vraiment pas à sous-estimer.
Tendant l’oreille, il surprend le stratagème que son rival a imaginé : le lendemain soir, la jeune fille devra se rendre sur la place Colonne, sous le prétexte d’assister à un nouveau spectacle pour le mardi gras ; Cellini, vêtu en moine et accompagné de son ami Ascanio habillé en pénitent blanc, profitera de la liesse populaire pour l’enlever et l’emmener à Florence. Il veut en effet soustraire Teresa au sort qui l’attend si elle reste à Rome : le couvent ou le mariage avec Fieramosca. La jeune fille se réjouit de ce plan, que Fieramosca se promet de déjouer. Les amants sont sur le point de se quitter quand Teresa entend le pas de son père. Elle enjoint aussitôt à Cellini de se glisser derrière la porte, tandis que Fieramosca va se cacher dans la première pièce qu’il trouve. Balducci est surpris de trouver Teresa encore debout alors que minuit va sonner. Elle lui fait croire qu’un homme est entré dans sa chambre. Balducci s’y précipite pour cueillir l’impudent, et Cellini en profite pour s’échapper. À la grande surprise de Teresa, son père revient avec Fieramosca ! Sourd aux démentis de ce dernier, Balducci appelle ses voisins pour qu’ils viennent le corriger. Fieramosca parvient à s’enfuir.
Deuxième tableau - Mardi Gras
En avance au rendez-vous sur la place Colonne, Cellini se déclare prêt à renoncer aux honneurs de son art afin de vivre son amour. Il retrouve ses amis et ouvriers ciseleurs dans une auberge ; tous réclament à boire au cabaretier qui exige d’abord le paiement de l’ardoise qu’ils ont laissée. C’est alors qu’Ascanio arrive, portant une bourse bien garnie. Il rappelle à l’artiste qu’il s’agit de la rétribution pour la statue commandée par le Pape ; il ne lui donnera donc l’argent que si Cellini jure de fondre la pièce d’ici le lendemain. Le sculpteur promet, paie les dettes et demande à ses amis de détourner l’attention de Balducci sitôt qu’ils le verront. De son côté, Fieramosca, en colère, expose le plan de Cellini à son ami Pompeo. Ce dernier l’incite à tourner à son avantage sa connaissance du projet de son rival : il suffit à Fieramosca d’enfiler lui aussi une robe de bure ! Pompeo le rejoindra déguisé en pénitent blanc, et tous deux pourront s’emparer de Teresa, persuadée d’être en présence de son amant. La jeune fille arrive sur la place Colonne au bras de son père, qui l’emmène à contrecœur assister au spectacle. Cellini et Ascanio surgissent dans les déguisements convenus. Les bateleurs convient le peuple de Rome à la farce qu’ils s’apprêtent à jouer, à sa plus grande joie.
Le Carnaval
Alain Altinoglu : Le carnaval qui conclut le premier acte compte 2000 mesures, soit une bonne vingtaine de minutes de musique. L’introduction orchestrale, d’une énergie impétueuse, annonce d’emblée une grande scène. Suivent ensuite l’intervention de Balducci et une très belle mélodie chantée par Teresa, précédant beaucoup de petits apartés – « prudence et mystère », pour les oreilles bien affutées – au milieu de la fête grandiose, rappelant les concertati que Verdi mettra en œuvre des années plus tard. L’accumulation des voix et des idées musicales est particulièrement extraordinaire dans toute cette séquence. Après l’arrivée du pape, au beau milieu des réjouissances, on entend le solo de cor anglais déjà mentionné dans l’ouverture, ici magnifiquement accompagné à la harpe, puis, juste après, un génial solo d’ophicléide. L’ophicléide est un instrument à vent de la famille des cuivres, très utilisé dans la musique religieuse et militaire des années 1820 à 1880. Il a ensuite été remplacé par le tuba dont les pistons étaient plus puissants et le timbre plus égal. À cela s’ajoutent de nombreux passages virtuoses pour les chœurs, qui chantent notamment la mélodie du carnaval proprement dite. Tout culmine dans l’extraordinaire presto final. Berlioz y capture à merveille l’esprit de fête et la folie de Rome, qu’il connaissait bien pour avoir vécu en 1830 à la Villa Médicis surplombant la ville.
La pantomime commence. Balducci se scandalise d’être caricaturé aux côtés du Saint-Père, mais veut voir jusqu’où ira la satire. Colombine paraît alors et annonce la tenue d’un concours entre deux autres personnages, Arlequin le fripon et Pasquariello le vice, elle-même étant l’arbitre des audaces. Apostrophée par le public mécontent et impatient, elle quitte la scène. La farce se poursuit sous les quolibets du public et les invectives de Balducci, prêt à en découdre avec les bateleurs. Fieramosca et Pompeo s’approchent, déguisés respectivement en moine et en pénitent, au moment où les badauds masqués allument de petites bougies, les moccoli, et se courent les uns après les autres pour les éteindre. Fieramosca et Cellini jugent chacun le moment venu d’enlever Teresa. Quelle n’est pas la surprise de la jeune fille quand surgissent devant elle deux capucins qui lui offrent chacun le bras ! Cellini, furieux, tire son épée et tue Pompeo. La foule appelle la garde, et Balducci découvre un cadavre aux pieds de sa fille. Cellini est arrêté, au grand désespoir de Teresa. Le canon du château Saint-Ange tonne alors, signifiant la fin du carnaval. Les moccoli sont aussitôt soufflés, et Cellini profite de l’obscurité soudaine pour s’enfuir. De son côté, Ascanio, qui a reconnu Teresa, l’entraîne à sa suite. Balducci est quant à lui persuadé que l’homme en robe de bure qui lui fait face est le meurtrier ; il livre ainsi Fieramosca à la garde. Celui-ci a beau clamer son innocence, il est emmené en prison. Balducci cherche sa fille en vain.
DEUXIÈME ACTE
Troisième tableau - Mercredi des Cendres
Dans l’atelier de Cellini, Ascanio essaie de rassurer Teresa, très inquiète pour son amant dont elle ignore qu’il s’est enfui. Les deux jeunes gens entendent alors des moines blancs passer en chantant dans la rue et se mettent à prier pour le salut de Cellini… lequel entre alors précipitamment dans l’atelier : profitant de son déguisement, il s’était dissimulé parmi les religieux. Son sort étant incertain, il veut fuir sur le champ avec Ascanio et Teresa. Son ami lui rappelle que le Pape attend la livraison de la statue le jour même. Mais Cellini, bien décidé à partir, l’envoie chercher un cheval. En l’absence du jeune homme, les amants se redisent leur amour. Teresa voit dans leurs retrouvailles la preuve que le ciel est favorable à leur union. Cellini troque sa défroque ensanglantée contre une cuirasse.
« Ah ! le ciel, cher époux »
Alain Altinoglu : Ce duo d’amour entre Teresa et Cellini est sublime. À la première, on a beaucoup critiqué Benvenuto Cellini pour son « manque de mélodies mémorables ». Rien n’est moins vrai. Au contraire, il y a des passages magnifiques dans toute l’œuvre. Peut-être cet opéra était-il trop en avance sur son temps pour le public de l’époque, encore étranger au bouleversement wagnérien. Beaucoup de subtilités musicales passent par l’orchestre plutôt que par les voix, et ce n’était pas encore dans les habitudes de l’écriture musicale : l’orchestre servait surtout un rôle d’accompagnement. Autre élément potentiellement déstabilisant : la partition regorge de motifs qui ni développés ni repris, contrairement à la pratique qui visait à faciliter leur mémorisation. Ici, la mélodie partagée entre Teresa et Cellini est non seulement très belle, mais aussi techniquement redoutable avec ses notes très aiguës. Il faut un ténor particulièrement doué pour interpréter le rôle-titre, qui requiert à la fois puissance, endurance et large tessiture. Gilbert Duprez, créateur du rôle, était l’un des grands ténors de cette période, mais il s’est trouvé incapable d’en livrer une interprétation convaincante. Les critiques de l’époque y ont plutôt vu une faiblesse dans la composition qu’un manque de technique vocale. Mais il est difficile de s’en convaincre quand on entend ce duo chanté à la perfection.
Ascanio revient en trombe les avertir de l’arrivée imminente de Balducci et Fieramosca. Teresa se cache dans l’atelier juste avant que son père entre, invectivant Cellini et menaçant de le frapper s’il ne lui rend pas sa fille. Pour éviter des coups à son amant, Teresa se montre. Mais Cellini, pour protéger sa bien-aimée, affirme être le seul responsable de la disparition de la jeune femme, puis révèle l’amour qui les lie. Balducci, furieux, oblige Fieramosca à séparer les amants et à emmener Teresa, sa future femme, ce qui provoque la fureur de Cellini. L’altercation est interrompue par l’arrivée du Pape, qui promet son indulgence pour tous les péchés. Balducci et Fieramosca l’exhortent toutefois à les venger de l’infâme qui a ravi Teresa, terni leur honneur et tué un ami. Apprenant qu’il s’agit de Cellini, le Pape tance l’artiste, lui demande des nouvelles de sa statue et s’impatiente en apprenant qu’elle n’est toujours pas fondue. Il envisage de confier cette tâche à un autre artisan, mais Cellini préférerait détruire son modèle plutôt que d’en déléguer la fonte. Il se rue d’ailleurs dessus, un marteau à la main, au moment où le Pape ordonne son arrestation. L’assistance est stupéfaite que le sculpteur ose braver le Pape, qui se radoucit pourtant et demande à Cellini ce qui pourrait l’apaiser : le sculpteur réclame le pardon de ses fautes, la main de Teresa et un délai pour fondre sa statue. Le Pape se sent pris au piège : son goût de l’art lui commande de céder. Il accorde à Cellini la journée pour achever son œuvre. Si celle-ci n’est pas prête le soir même, il livrera l’artiste à la justice. Cellini se fait fort de réussir ; Ascanio se montre lui aussi confiant, mais Teresa est désespérée. Fieramosca et Balducci sont quant à eux certains de l’échec de Cellini et se réjouissent de leur revanche imminente.
Quatrième tableau
Dans l’atelier de fonderie installé dans le Colisée, Ascanio est d’humeur mélancolique à quelques instants de découvrir l’« enfant d’airain » que Cellini a réalisé. Les ouvriers se révoltent contre le surcroît de travail et réclament la fermeture de l’atelier. Cellini craint de se retrouver seul alors que tous les yeux de Rome sont braqués sur lui. Il imagine ce que serait sa vie s’il était un simple berger. Les fondeurs, dépités par l’ampleur de la tâche et le délai impossible à respecter, entonnent quant à eux des chants tristes évoquant les matelots livrés aux flots. Si Ascanio y entend un funeste présage, Cellini les exhorte à devenir les « matelots d’un fleuve de métaux » et à redoubler d’efforts.
Le Pape arrive dans la soirée, comme convenu. À deux reprises, des ouvriers viennent signaler qu’ils sont à court de métal. Ascanio et Teresa prient pour que Cellini puisse livrer son œuvre, tandis que Balducci et le Pape voient se profiler sa déchéance. Cellini décide alors de fondre toutes ses réalisations présentes dans l’atelier. Or, argent, cuivre, bronze, tout doit être jeté dans le brasier. Le Pape admire l’audace dont fait preuve l’artiste – et que Balducci assimile à de la folie pure. L’explosion du couvercle de la chaudière semble véritablement réduire à néant tous les espoirs ; elle libère un torrent de métal liquide dans le moule en terre – la tâche est terminée ! Le Pape accorde donc son pardon à Cellini et se retire, laissant l’artiste, Teresa et les ouvriers tout à leur joie.
« Du métal ! »
Alain Altinoglu : La fin de l’opéra est intéressante à plus d’un titre. D’abord, parce qu’elle génère plusieurs effets sonores dans l’orchestre semblables à ceux qu’utilisera plus tard Wagner dans Das Rheingold et Siegfried. Sur scène, on fait fondre du métal. Dans la fosse, cela se traduit musicalement par une cadence, une suspension des cordes en fa dièse précédant une véritable explosion instrumentale. Et puis il y a le chœur des ciseleurs qui commence de manière très majestueuse, avant de s’achever sur un ton beaucoup plus comique. C’est touchant de terminer une œuvre par la célébration de l’artisanat et des gens qui travaillent. Berlioz compose pour le peuple. Benvenuto Cellini présente une véritable mosaïque musicale : relier ses différentes parties est parfois délicat, mais la richesse et la diversité de l’ensemble captivent inévitablement l’auditeur. Je suis vraiment ravi de pouvoir diriger cet opéra...