La Monnaie / De Munt LA MONNAIE / DE MUNT

Fire in My Mouth

Les étincelles de Julia Wolfe

Guillaume De Grieve
Temps de lecture
5 min.

Ce concert en collaboration avec Bozar et le BNO offrira sa première belge à l’oratorio Fire in my Mouth de Julia Wolfe. Dans cette œuvre poignante, les Chœurs d’Enfants et de Jeunes de la Monnaie prêtent leurs voix aux victimes de l’incendie de la Triangle Shirtwaist Factory. Découvrez tout ce qu’il faut savoir sur cette œuvre monumentale qui remet en question le rêve américain...

25 mars 1911. Un incendie se déclare au huitième étage de l’usine de confection Triangle Shirtwaist à New York. Les ouvrières, principalement des femmes et des jeunes filles immigrées juives et italiennes, sont prisonnières des flammes. Les portes de l’usine sont en effet verrouillées afin de les empêcher de prendre des pauses inopinées. Cet événement tragique donna un coup d’accélérateur aux protestations et aux revendications pour de meilleures conditions de travail. Wolfe, qui a déjà composé deux œuvres sur les travailleurs américains, Steel Hammer et Anthracite Fields*, sort les femmes de leur rôle de victimes et les place sur les barricades. Elles sont des protagonistes influentes et ont une voix… 146 « voix », plus précisément.

« L’incendie et les manifestations qui ont eu lieu avant et après ont conduit à un appel public au changement. »
Julia Wolfe
 

Pendant des années, sur le chemin de l’université de New York, où elle enseigne, Wolfe passait devant un mémorial commémorant les 146 victimes de l’incendie. L’histoire de ce lieu ne cessait de la hanter et de la tourmenter. « J’ai beaucoup réfléchi au sort des immigrées dans le monde du travail au tournant du siècle. Elles avaient quitté leur pays natal pour échapper à la pauvreté et à la persécution. Beaucoup d’entre elles se sont retrouvées dans d’immenses usines, où des centaines de femmes étaient assises derrière des machines à coudre. » 

L’une des principales figures de la résistance contre les conditions de travail déplorables était Clara Lemlich, émigrée d’Ukraine. En 1909, cette couturière âgée de 23 ans avait été à l’origine du « Soulèvement des 20 000 », la plus grande grève de femmes jamais organisée aux États-Unis jusqu’alors. Elle fut battue et intimidée, mais le lendemain, malgré des côtes cassées, elle était de nouveau dans la rue pour manifester. Des années plus tard, elle décrivit en ces termes sa combativité : « Ah, then I had fire in my mouth. »

Entre les coutures du rêve américain

En quatre mouvements, Wolfe reconstitue le voyage entrepris par les jeunes femmes et leur rêve américain brisé et déchiré. Le premier, Immigration, est le témoignage d’une immigrante en pleine traversée de l’océan Atlantique. Les phrases sont fragmentées et répétées pour leur accorder plus de sens. Dans Factory, l’orchestre imite les bruits des machines à coudre et les murmures pour nous faire plonger au cœur d’une machine. Une mélodie populaire yiddish et une tarentelle italienne permettent non seulement de présenter les deux principales ethnicités présentes dans l’usine, mais aussi de donner une identité aux ouvrières. « I want to walk like an American. I want to look like an American », entend-on dans Protest. Le chœur de femmes rêve d’une vie meilleure. Le chœur de jeunes filles répond par la dure réalité et scande un discours de la militante Clara Lemlich. Ce n’est que dans la dernière partie, Fire, que les deux chœurs chantent ensemble. Un cri de détresse. Un silence noir comme la cendre. Enfin, les noms de toutes les victimes sont projetés et récités. Ils brillent pour l’éternité.