La Monnaie / De Munt LA MONNAIE / DE MUNT
© Simon Van Rompay

Roméo et Juliette

Synopsis musical avec Valentina Peleggi

Marie Mergeay, Thomas Van Deursen

Lisez le synopsis complet de Roméo et Juliette de Charles Gounod, accompagné d’une sélection de quelques grands moments musicaux, effectuée et commentée par la cheffe d’orchestre Valentina Peleggi.

PROLOGUE

Vérone fut jadis déchirée par des guerres sans fin entre les familles Capulet et Montaigu. Deux jeunes gens issus chacun de l’un de ces clans, Roméo et Juliette, s’éprirent l’un de l’autre et payèrent de leur vie la fin des haines séculaires qui divisaient leurs familles.

OUVERTURE ET PROLOGUE

Valentina Peleggi : Tout l’opéra repose sur des contrastes, entre l’amour et la mort, l’intimité et la société, l’ombre et la lumière. L’ouverture établit immédiatement ce sens de la dualité en présentant deux sections très différente : la première partie est empreinte de fougue et d’urgence. Des accents agressifs dans les cuivres, des sforzandi soudains et des passages frénétiques et grandioses des cordes créent un paysage sonore étouffant. Nous ressentons déjà le tumulte et les conflits émotionnels. Mais la deuxième partie est radicalement différente. Elle nous transporte dans un temps et un espace qui n’existent pas. C’est un chœur solennel à l’unisson, dont le chant, presque psalmodié, rappelle le chœur d’une tragédie grecque. Puis émerge le thème musical de l’amour — d’abord joué par les violoncelles, suivis par l’ensemble des cordes.

PREMIER ACTE

Un bal masqué bat son plein chez les Capulet. Tybalt garantit au comte Pâris qu’il tombera sous le charme de sa cousine, Juliette, qui lui a été promise. La jeune fille fait son entrée au bras de son père, le comte Capulet, lequel la présente à ses hôtes et invite l’assemblée à danser et à festoyer. Il ignore qu’un groupe de jeunes Montaigu masqués, parmi lesquels Roméo et Mercutio, s’est introduit dans le palais. Assailli par un sombre pressentiment, Roméo veut quitter les lieux, mais Mercutio balaie d’un revers de main les craintes de son ami en se moquant de lui. Sur ces entrefaites, Roméo aperçoit Juliette et tombe aussitôt amoureux d’elle.

« Ah ! Je veux vivre »

Valentina Peleggi : Pour les deux interprètes principaux, cette partition est très exigeante. Non seulement en termes de durée et d’endurance, mais aussi sur le plan vocal. Le ténor et la soprano doivent trouver le juste équilibre entre puissance et intimité, entre projection et subtilité. Prenons l’exemple de Juliette : sa prestation vocale doit évoluer tout au long de l’opéra, entre « Je veux vivre », son air du premier acte, où l’instrument respire la jeunesse et la fraîcheur dans un style colorature qui la voit planer au-dessus de l’orchestre comme un oiseau au-dessus d’un lac, et l’écriture beaucoup plus sombre et dramatique réservé à l’« Air du poison » du quatrième acte.

Toute à la fête, Juliette confie à sa nourrice, Gertrude – qui lui vante les mérites de Pâris –, qu’elle ne songe pas à se marier. Tandis que Gertrude la laisse seule un instant, la jeune fille fait la connaissance de Roméo. Tous deux se sentent immédiatement prédestinés l’un à l’autre. Leur conversation est interrompue par l’arrivée de Tybalt, qui était à la recherche de Juliette et qui reconnaît près d’elle son ennemi juré. Roméo et Juliette découvrent ainsi qu’ils appartiennent à des familles rivales. Tybalt est prêt à en découdre avec Roméo et ses amis, mais le comte Capulet l’en empêche : il souhaite que les festivités se poursuivent. Les Montaigu quittent les lieux sans tarder.

DEUXIÈME ACTE

Plus tard dans la nuit, Roméo pénètre incognito dans le jardin des Capulet. Son page Stéphano l’aide à gagner le balcon de la chambre de Juliette. Lorsque cette dernière paraît, les deux jeunes gens se déclarent leur flamme. Mais leur rencontre est interrompue : Grégorio et d’autres valets sont à la recherche d’un page des Montaigu qui se serait introduit dans le jardin. Gertrude les renvoie. Quand les deux jeunes gens se retrouvent à nouveau seuls, Juliette confie à Roméo son souhait de l’épouser, et le jeune homme l’assure de son amour. Alors que Gertrude appelle Juliette, les amoureux n’arrivent pas à se quitter et repoussent sans cesse le moment de leur séparation.

« Ô nuit divine ! » & « Va ! Repose en paix ! »

Valentina Peleggi : Ce qui rend cette version de Roméo et Juliette si unique et si belle, c’est que là où d’autres compositeurs comme Bellini et Vaccai (ainsi que leur librettiste Felice Romani) se sont davantage concentrés sur l’aspect politique de la pièce, Gounod accorde presque toute son attention au jeune couple, à ces deux jeunes âmes que les ténèbres emprisonnent. Il n’est donc pas surprenant que, même d’un point de vue formel, l’opéra tout entier soit construit autour de quatre élégants duos d’amour entre Roméo et Juliette. Chacune de ces scènes possède une saveur particulière. La manière dont elles s’articulent musicalement reflète l’évolution des deux personnages et de leur relation au fil de l’opéra. Lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois, la musique est vraiment « bien élevée », presque aristocratique. Il chante une phrase, et elle répond par la même phrase. Il existe encore à ce stade une distance respectueuse entre eux. Mais dès la scène du balcon du deuxième acte, ces barrières commencent à disparaître. Gounod ajoute des récitatifs, le rythme est plus libre, le chanteur et la chanteuse achèvent leurs phrases musicales respectives et voguent sur une vague continue de couleurs orchestrales. C’est tout simplement fabuleux.

TROISIÈME ACTE

Première scène

Roméo va trouver Frère Laurent et lui révèle les sentiments qu’il éprouve pour Juliette. Ils sont bientôt rejoints par la jeune fille, accompagnée de Gertrude. Les deux amoureux demandent au moine de célébrer leur mariage. Frère Laurent accepte et bénit le couple dans l’espoir que cet amour pourra réconcilier les deux familles rivales.

Et l’orchestre ?

Valentina Peleggi : Chaque opéra possède son propre équilibre en ce qui concerne l’utilisation de l’orchestre. Sert-il de soutien à l’intrigue et aux émotions, ou en est-il carrément le moteur ? Très souvent un peu des deux. Ici, il présente ou lance l’action, puis la soutient, avec une belle transparence. Il dégage une lourdeur et une noirceur plus proches du style de la fin du XIXe siècle, mais en même temps, ce nuage sombre doit envelopper les personnages, les entourer, sans pour autant les dominer ni les submerger. Parfois, l’orchestre suggère des idées, anticipe certains thèmes, donnant voix à des choses qui ne sont pas encore exprimées par les personnages. On remarque également comment Gounod utilise la musique orchestrale pour créer un sentiment d’enfermement. Il écrit parfois une succession d’accords diminués en ralentissant le rythme des triades, évoquant une cellule de prison qui devient de plus en plus petite.

Deuxième scène

Le jeune Stéphano cherche son maître Roméo chez les Capulet. Il entonne une chanson moqueuse à propos d’une tourterelle vivant dans un nid de vautours et sur le point de s’envoler par amour. Les allusions à la situation de Juliette font enrager les Capulet, accourus près du chanteur. Stéphano, qui n’a pas froid aux yeux, dégaine son épée pour croiser le fer avec eux. Entre-temps, d’autres Montaigu l’ont rejoint, parmi lesquels Mercutio et Benvoglio. Indigné, Mercutio s’interpose : après tout, Stéphano n’est qu’un enfant. Tybalt accourt, accompagné d’autres Capulet, et tire son épée. Roméo tente de calmer les esprits, mais Tybalt, sous l’emprise de la haine, le traite de lâche puisqu’il refuse de se battre. Mercutio ne peut supporter de voir son ami injurié ainsi et croise le fer avec Tybalt, qui le tue. Roméo ne peut plus se contenir : il se jette avec rage sur Tybalt et lui ôte la vie. L’assistance, sous le choc, demande justice au duc de Vérone, tout juste arrivé sur le lieu du malheur. Le duc bannit Roméo de la ville : il devra quitter Vérone le soir même.

QUATRIÈME ACTE

Première scène
« Roméo ! Qu'as-tu donc ? »

Valentina Peleggi : Pour moi, c’est l’un des plus beaux duos d’opéra jamais écrits. Chaque détail de la partition est exquis. C’est le romantisme français à son apogée, un style caractérisé par un équilibre élégant entre lyrisme vocal, sens de la mélodie, orchestration lumineuse et une intimité presque sacrée. Roméo et Juliette chantent le même texte, au même rythme, sur le doux murmure de l’orchestre, avant d’être interrompus par l’alouette matinale, forçant la musique à osciller rapidement entre la tendresse, la romance et le désespoir, la tristesse du départ.

Avant de partir, Roméo passe en secret la nuit auprès de Juliette. Celle-ci lui pardonne d’avoir tué Tybalt. Tandis que le jour se lève et qu’approche le moment de leur séparation, les jeunes gens se redisent leur amour. À peine Roméo a-t-il quitté les lieux que le comte Capulet, accompagné de Frère Laurent, vient annoncer à sa fille qu’elle épousera Pâris le jour même, conformément à la volonté du défunt Tybalt. Une fois son père parti, Juliette confie son désespoir à Frère Laurent : elle préfère mourir plutôt que d’épouser Pâris. Le moine lui propose alors de recourir à une ruse et lui tend une fiole de poison. Si Juliette la boit, elle semblera morte, mais cet état ne sera que passager. Le moine fera en sorte que Roméo soit à ses côtés lorsqu’elle se réveillera le lendemain dans le caveau familial ; les amants pourront ainsi prendre la fuite ensemble. La jeune fille est en proie à un pressentiment terrifiant, mais son amour pour Roméo lui insuffle le courage de boire le poison.

Deuxième scène

Après avoir ingéré le breuvage, Juliette vit les événements comme à travers un voile étrange. Sur le seuil de la chapelle où doit être célébrée son union avec Pâris, le comte Capulet évoque le bonheur conjugal qui attend sa fille. Soudain, Juliette s’effondre, inanimée. Le comte est atterré de constater qu’elle ne respire plus.

Épithalame

Valentina Peleggi : Gounod s’emploie à isoler Roméo et Juliette du reste du monde. Non seulement en alternant les grands ensembles et les duos intimistes, mais aussi en instaurant une distance entre les jeunes amants et les autres personnages au sein même de certaines scènes chorales. Dans cette version de l’opéra, nous utilisons un passage souvent supprimé, intitulé « Épithalame », un chant de mariage traditionnel (tiré de la partition de 1888). D’une certaine manière, ce moment prend presque des allures dystopiques. Le chœur entonne un madrigal festif, composé avec une légèreté pastorale et dansante. La joie rayonnante de cette musique accentue directement l’horreur de la situation : Juliette s’effondre sous l’influence de la drogue tandis que le chœur continue à célébrer avec béatitude la vie, la jeunesse et le mariage. Cela crée un contraste théâtral saisissant que je trouve bouleversant.

CINQUIÈME ACTE

Roméo n’a pas reçu le message dans lequel Frère Laurent lui explique la ruse, et il croit Juliette morte pour de bon. Il pénètre dans la crypte des Capulet. En voyant le corps inerte de sa bien-aimée, il ingère un poison. Sur ces entrefaites, Juliette se réveille. L’espace d’un instant, les amoureux sont au comble du bonheur et s’apprêtent à fuir ensemble. Mais Roméo commence à sentir les effets du poison qu’il a avalé. Lorsque Juliette comprend que son bien-aimé va mourir, elle s’empare du poignard qu’elle avait dissimulé dans ses vêtements et se porte un coup fatal. Les deux amoureux meurent dans les bras l’un de l’autre.

« Console-toi, pauvre âme »

Valentina Peleggi: La façon dont on conclut un opéra peut marquer durablement le public, si c’est bien exécuté. Gounod et ses librettistes ont opté pour un dernier duo chargé d’émotion. La joie éphémère des retrouvailles des amants est brusquement interrompue par la confession dramatique de Roméo, qui révèle avoir bu le poison. On entend alors dans l’orchestre, aux altos, des sons faisant écho au chant de l’alouette de leur précédent duo, qui ressemblent désormais à une prière majestueuse implorant le pardon. L’une des astuces musicales utilisées par Gounod à la toute fin témoigne de sa compréhension des protagonistes. Tout au long de l’œuvre, Roméo et Juliette ne parviennent pas à se libérer de la querelle sanglante qui oppose leurs familles. Il y a donc, dans la musique, une tension constante qui ne se résout jamais complètement. Mais dans les dernières mesures, l’un des thèmes principaux que l’on a déjà entendu à plusieurs reprises peut enfin trouver sa résolution et, ce faisant, la tension se rompt. Cette libération est à la fois solaire et dévastatrice.

Traduction : Brigitte Brisbois